Les chemins de la vie.

Un peu de sel dans leurs amours.

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Il était une fois un bébé saumon, petit Tacon qui vécut le début de son âge dans les eaux proches des sources de la Loire. Il faut bien admettre que la chose est exceptionnelle car depuis bien des années, le noble salmonidé ne remonte plus ce fleuve tant il trouve contrariétés humaines sur son chemin final, lui préférant l’Allier, pourtant tout autant barré.

Il fut le fruit des dernières amours d’un mâle et d’une femelle qui bravèrent tous les pièges pour s’en aller, ultime geste d’amour ; donner la vie en perdant la leur. Car telle est la destinée des poissons migrateurs. Ils font un grand chemin pour perpétuer le geste de tous leurs devanciers et achever ainsi la boucle de leur existence.

Notre petit Tacon ignorait bien naïvement tous les vicissitudes qu’il devrait affronter au fil de ces deux voyages. Il ne se souciait que de vivre des trois années d’insouciance au fil d’une onde claire, loin encore des apports désastreux de nos amis les hommes. Il vivait comme un poisson de rivière, se faisait les dents sur de plus petits que lui car telle est la dure loi de la nature.

Petit Tacon se démarqua bien vite de ses frères et sœurs car il se fit ami sincère en la personne d’une truite qui vivait dans les mêmes eaux que lui. De forme et de taille semblables, ils se plurent immédiatement. On ne peut rien contre le coup de foudre, sur terre comme dans les flots, il prend au piège deux cœurs, souvent pour la vie !

Tacon et Truitelle vécurent de jeux et de chasses, de bonds joyeux et de ronds dans l’eau. Ils aimaient paresser dans des contre-courants, bien au chaud contre des pierres au soleil. Ils s’étaient jurés de ne jamais se quitter. Leur amour voulait se jouer des réalités de leurs natures différentes. Ils ignoraient alors que Tacon allait subir l’appel du large.

Cela arriva soudainement un petit matin. Il sentit en lui des métamorphoses puissantes et un besoin impérieux de changer d’eau. Son corps se modifiait, il devinait en lui une force impérieuse. Il fit part à son amie la truite de ce désir irrépressible de voyage. Elle l’aimait, elle était prête à le suivre jusqu’au bout du monde s’il le fallait pour ses beaux yeux.

Ils prirent la première montée des eaux venue pour aller plus vite au fil de l’eau qui coule. L’instinct de celui qui désormais devenait un saumon le poussait à descendre le fleuve. Ils ignoraient alors que les humains leur mettraient tant de bâtons dans les nageoires !

Ils ne tardèrent pas à trouver grande et étrange construction de béton en travers de leur route. Ils apprirent de la bouche de vieilles carpes qui coinçaient la bulle dans les parages que ceux qui allaient debout sur les pattes postérieures appelaient cela un barrage. Ils en croiseront d’autres au cours de leur périple, grands ou plus petits.

À chaque fois, il fallait trouver une voie de passage, une astuce imaginée par ces curieux individus qui pensent à la place des poissons. Ici, un ascenseur, là une rampe, ailleurs une déviation sans signalisation. Il fallait se fier au petit bonheur la chance pour aller de l’autre côté du mur. Les risques étaient grands d’y laisser sa vie.

Ils connurent d’autres contrariétés. De petits barrages accompagnaient des lieux où les eaux étaient plus chaudes et laissaient une curieuse impression, une radiation subtile à l’ombre de tours gigantesques qui faisaient d’étranges signaux de fumée. Saumon et Truite avaient un curieux pressentiment, cette fumée ne leur disait rien qui vaille … Mais on ne fait pas toujours fumer avec des copeaux de bois !

Ils passèrent sans encombre ces fontaines du diable, ces lieux malsains qui sont la fierté de ceux qui méprisent la nature et insultent l’avenir. Les deux poissons eurent quatre passages délicats, ils en eurent à chaque fois des frissons sur la nageoire caudale. Nous tairons ici, ces villes condamnées à la gloire posthume quand tôt ou tard surviendra ce qui ne devrait jamais arriver …

Ils affrontèrent aussi bien souvent des lieux étranges, des objets insolites que les animaux debout utilisaient pour traverser le fleuve. Il y avait à chaque fois des remous, des dénivelés, des pierres et des objets improbables tous plus tranchants les uns que les autres. Les abords de ces ponts, puisque c’est ainsi qu’ils nomment ces édifices, étaient de véritables coupe-ouïes.

L’amour sans doute leur donna des ailes. Ils survolèrent tous ces chausses-trappes et arrivèrent enfin au bout du voyage, c’est du moins ce que pensait la truite. L’eau changeait de nature, un petit goût iodé venait se mêler aux parfums habituels qui les accompagnaient depuis leur enfance.

Saumon ne semblait quant à lui nullement inquiet, sa métamorphose le préparait à ce changement de bain. La Truite ne voyait pas d’un bon œil ce qui se tramait là. C’est le sel de la vie que de devoir affronter bien des dangers. Pour l’amour de son Saumon, la belle avait surmonté tant de dangers. Mais cette fois, elle se sentait prise au piège, l’eau était salée, elle trouvait bien trop épicée la note à payer.

Comment faire ? Laisser partir son Saumon de cœur, nager loin d’ici, vivre de nouvels amours ? Jamais de la vie, elle passerait ce nouveau défi. Elle lui avait jurer de le suivre au bout du monde, c’était le moment de tenir parole. Elle se fit, au prix de bien des nausées à cette eau étrange qu’elle ne trouvait pas très douce.

C’est ainsi que depuis, un saumon et une truite vécurent leur union dans l’Océan. Un jour ou l’autre, ils reviendront en leur Loire quand notre Saumon sentira ce besoin impérieux de revenir en ses eaux natales. La truite a deviné que cette échéance approche, son compagnon se fait bougon. Qu’arrivera-t-il au terme de ce nouveau et périlleux voyage ? Réussiront-ils une fois de plus à vaincre les obstacles des hommes, leurs poisons, leurs inventions diaboliques, la pollution et la pêche ?

De cette nouvelle aventure, vous n’en saurez rien. Il faut parfois se montrer discrets. Nous sommes responsables de tant de leurs maux, écartons-nous sur la pointe des pieds. Nous ne saurons rien de la fin de cette belle épopée. Il faut savoir rester à notre place. Nous en prenons déjà bien trop à notre aise avec les eaux des mers comme des rivières. C’est ainsi que se finit cette histoire…en queue de poisson !

Saumonièrement vôtre.

 

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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