L’envers du pécore

Bon débarras.

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Vu que nul responsable ne se paiera le culot de composer un panégyrique pour honorer mon départ à la retraite, que je ne trouverai personne au verbe suffisamment haut pour rendre hommage à ce triste individu qui tire son irrévérence, me voici bien obligé de me servir à moi-même ce que quiconque jamais ne m’offrira. Il est dorénavant nécessaire de reconnaître que j’ai tout fait pour décourager les candidats et, qu’en maintes occasions, j’ai si bien savonné la planche que bien peu songeraient à venir s’aventurer sur mon territoire.

Alors, faute de candidat ou bien de fou pour tenter le diable, je suis sans doute le mieux placé pour me servir ce que la médiocrité qui nous entoure est forcement incapable de produire avec assez de justesse pour me satisfaire. Naturellement, je deviens ainsi maître du jeu et me sers à ma guise ce que je n’aurais pas souffert des autres.

La seule incertitude dont je ne percerai jamais le mystère eût été de savoir à qui l’on eût confié ce pensum indigeste. N’espérant rien de ma hiérarchie qui, depuis si longtemps, m’a placé dans la rubrique des profits et surtout des pertes, je suis persuadé que c’eût été à un pauvre quidam de base qu’ on aurait refilé la corvée de résumer en quelques lignes une carrière qui s’achève enfin pour le plus grand soulagement de tous. Laissons donc la parole à l’accusation …

«  En ce jour mémorable entre tous, nous avons le soulagement infini de célébrer le point final de la regrettable carrière de celui qui ne se reconnut jamais comme notre cher collègue. Caractériel avéré, réfractaire permanent à toute initiative venant des hautes sphères de notre belle pyramide, celui qu’on congédie avec empressement ce soir, ne laissera aucune trace notoire dans la profession.

Son premier poste le conduisit d’entrée de jeu dans le monde méprisable de l’enseignement spécialisé. Il exprimait ainsi son refus de suivre le chemin que nous lui avions tracé, se plaisant à se soustraire à la norme, tout comme à l’excellence. Ce choix d’ailleurs s’est avéré fort judicieux, tant ce triste personnage aurait semé la discorde et le doute dans les têtes bien faites de nos chers chérubins.

Au lieu de quoi il s’est évertué, avec un art consommé du travers et de l’esquive, à brouiller les cartes afin de semer des idées délétères dans des esprits en jachère. Dès sa première année de fonction, il provoqua bien des troubles et fut un perpétuel souci pour ses chefs. Voulant toujours sortir du cadre, faire de sa classe un centre de loisirs, il se fit remarquer par des initiatives tout aussi déplorables que nuisibles.

Le point d’orgue fut naturellement ces séjours en camping qu’il n’eut de cesse de vouloir mettre en place malgré toutes les entraves administratives que nous lui imposâmes. Tant qu’il put les réaliser, une multitudes d’incidents surgirent. Il imprima ainsi sa marque de fabrique et durant sa carrière, persista à transformer ses classes en joyeux camps de vacances, ayant l’outrecuidance de faire aimer l’école dans une institution où la gravité, la componction devraient être la règle. On prétendrait même que des enfants prenaient un réel plaisir à rester dans sa salle plutôt que d’aller s’aérer dans nos réjouissantes cours de récréation .

Nous éviterons de dresser la liste des aventures champêtres qui conduisirent ses élèves sur les rives de la Loire, à pied ou bien en canoë, sur les chemins de Sologne ou de son cher Sully. Oublions encore les escapades dans les bois pour y ramasser des champignons ou son fol désir de vendange : en effet, il prétendit même se lancer dans l’entretien d’un rang de vignes.

C’est vous dire que ce monsieur n’a jamais respecté le cadre dont nous eussions espéré ne jamais le voir sortir. Pire même, chaque expérience pour douteuse qu’elle fût, servit de support à des écrits tous aussi subversifs les uns que les autres. Il s’est toujours affranchi des contraintes administratives, n’attendant pas l’accord du Conseil d’administration pour effectuer une sortie scolaire. Quel exemple délétère pour nos jeunes professeurs !

Nous couvrirons d’un voile pudique les activités prétendument culturelles que mena ce personnage. Ateliers d’écriture, salons du livre, spectacles et animations diverses. Nous avions parfois le sentiment qu’il confondait l’enseignement et l’école du cirque. C’est avec de telles méthodes que les démagogues de son espèce se font passer pour des pédagogues éclairés auprès de leurs élèves, parfaitement leurrés par des simagrées indignes.

Naturellement nous avons tout fait pour limiter au maximum ce mauvais exemple. Il ne reçut presque jamais de stagiaire, ne participa jamais au moindre examen professionnel, fut écarté des stages de formation continue. En agissant ainsi, nous limitions le risque de contagion à ses seuls voisins de classe. Pour ceux-là, hélas, l’expérience fut souvent douloureuse et mit en cause durablement leur carrière.

Nous tairons les travaux absurdes qu’il mena avec des garçons aussi peu recommandables que lui. Si ceux-ci trouvèrent parfois écho dans d’autres cercles, ses travaux sur la géométrie sacrée, la chanson ou bien les ateliers d’Euclide, restèrent totalement marginaux dans notre profession, échappant ainsi au risque de lui donner une importance qu’il ne saurait avoir dans l’école, telle que nous la concevons. Pire que tout, depuis quelques années, il s’est fait le porte-parole de prétendus dysfonctionnements internes en outrepassant son droit de réserve pour publier des récits qui auraient relevé de la faute professionnelle. Notre mansuétude à son égard a été bien coupable. Nous eussions dû le faire taire !

Car, voyez-vous, dans notre belle institution, nous sommes heureux de promouvoir les obséquieux, les dociles, les ternes, les obéissants, les respectueux et ceux qui suivent les directives, les programmes, les consignes sans rechigner. Quant à celui qui nous quitte enfin, il n’en a toujours fait qu’à sa tête, allant systématiquement à rebrousse-poil ; il n’avait rien à attendre d’une hiérarchie beaucoup trop patiente, me semble-t-il. Il est vraiment grand temps que nous nous privions de la collaboration de cette forte tête.

Pensez donc : il a sans cesse changé de poste, allant toujours à la rencontre de publics difficiles, de quartiers en ébullition, d’élèves aux parcours compliqués. Il a ainsi écumé les Segpa du département, fait quelques séjours dans des établissements spécialisés, tenté l’aventure des dispositifs relais. Il s’est heureusement cassé les dents en prison et dans un ITEP. Il a terminé son tour d’horizon de l’adaptation dans le monde du handicap. Il n’est rien à espérer d’une telle girouette ! Bon vent à lui !

Que retenir de ce trublion ? Que l’individu s’est permis de nous renvoyer les palmes académiques qui lui avait été attribuées sans doute par mégarde. Il fallait se douter qu’il n’y aurait aucune reconnaissance à recevoir en retour de sa part. Ne voulant pas commettre deux fois la même erreur , nous ne prendrons aucun risque lors de ce point final qui se fera dans la plus totale absence de rituel professionnel. »

Voilà qui ne méritait pas un discours. La charge est faite, restez donc dans vos bureaux. Je vous quitte sans regret. Nous ne faisions décidément pas le même métier.

Séditieusement vôtre

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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4 commentaires pour L’envers du pécore

  1. jean-michel plouchard dit :

    Les girouettes n’ont pas besoin de palmes pour aller où le vent les pousse. Et le vent continuera de vous pousser C’est Nabum.

  2. Je vais te parler comme aux jeunes, fais une grande teuf en famille et basta pour les autres, ils ne te méritaient pas.
    Bonne retraite.

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