La Grande Révolte

Semer les grains de la discorde.

Il était une fois un empire qui étendait son ombre sur notre pays. Le Romain, pas si fou qu’on a bien voulu nous le dire, avait décidé de faire main basse sur les blés de Beauce. Des commerçant avisés, portant la toge, étaient venus s’installer à Ceno, ville qui deviendra plus tard Orléans, pour organiser l’expédition de ces grains précieux par voie fluviale. Une fois encore, la route de l’étain allait être empruntée pour gagner Rome.

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Du côté des Carnutes, l’exaspération allait bon train. Beaucoup goûtaient fort peu la présence de plus en plus envahissante de ces marchands agressifs, disposant de moyens susceptibles de mettre à mal le prix du blé. Qui sème le vent de la discorde récolte celui de la tempête : l’aphorisme avait déjà cours chez nos amis les Gaulois.

C’est dans le secret de la forêt sacrée, sise à proximité du Val d’or, que les principaux chefs religieux des tribus Liger se mirent d’accord sur la nécessité de bouter les spéculateurs venus d’au-delà les Alpes. Il y avait un risque d’affamer les population locales en augmentant ainsi démesurément le prix du grain. Les Vates désignèrent deux têtes brûlées pour mener à bien l’opération : deux gars du coin, forts en gueule, hardis et habiles dans l’art de la navigation comme dans celui de la sédition.

Le Romain est peu à son aise sur la Loire. Il préfère de très loin les voies pavées, la rectitude d’un chemin que l’on parcourt à cheval. La Loire avec ses courbes, ses chausse-trappes, ses humeurs et ses variations incessantes était bien une rivière gauloise. Les transalpins comprenaient mal cette rivière à laquelle ces maudits gaulois vouaient un véritable culte. Ils avaient raison de s’en méfier : la révolte viendrait de là.

Toute l’histoire véritable avait débuté une année plus tôt. À l’été 53 avant notre seigneur Jésus Christ, des apiculteurs locaux se lancèrent dans la fabrication d’hydromel. Ils suivirent la recette habituelle qui avait alors cours en bord de Loire : « prendre trois setiers d’eau de source, si possible de Sologne, pour un setier de miel non écumé. Mélanger dans des pots qui seront remués durant cinq heures par des enfants consignés à cette corvée … »

Jusque-là, rien de nouveau sous le magnifique soleil de Loire. Mais nous étions à la saison des fruits. Un plus audacieux que les autres décida de mettre dans sa préparation des coings et des framboises, quelques grammes de cardamome, deux bâtons de cannelle et de la levure de bière. Pour accroître encore les effets escomptés, le tout fut incorporé à un jus de pomme en cours de fermentation.

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Quarante-deux jours plus tard, une boisson fortement alcoolisée sortit des mystères de cette alchimie gourmande. Les maîtres queux, décidèrent de garder secret ce breuvage jusqu’à la grande cérémonie de la cueillette du gui qui avait lieu chaque 23 janvier dans le grand cercle sacré de la « Vallis Aurea ». C’est donc sous l’effet de ce breuvage, titrant au bas mot ses 18°, que les druides décidèrent de mener la sédition après cinq années insupportables de protectorat romain.

L’alcool donne des ailes, c’est bien connu et des esprits éclairés estiment que c’est dans cette bacchanale mémorable que naquit la légende de la potion magique. Que cette hypothèse soit ou non fondée n’a d’ailleurs guère d’importance ; seuls les effets de cette boisson resteront à jamais dans l’histoire et provoqueront une gueule de bois mémorable à la pauvre cité martyre de Ceno.

Ce sont deux lascars ligériens qui furent désignés par les principaux druides pour porter le glaive et ainsi laisser germer la révolte. C’est surtout à Cotuatos de Floriacensis, celui qui, sans doute, fut qualifié par la suite de « Gutuater », mot signifiant «  celui porte la parole de la colère d’une voix gutturale » que fut confié la mission. On le flanqua de son camarade d’enfance : Conconnetodunos, un gamin natif de Germaniacum, pauvre garçon flanqué d’un bégaiement effroyable, sans doute provoqué par la difficulté à prononcer son nom.

Nos deux ivrognes jugèrent préférable de se rendre à Ceno par la Loire. Ils redoutaient, compte tenu de leur état lamentable, les contrôles d’alcoolémie sur la voie romaine. Il faut avouer que ce fléau était devenu si préoccupant que les autorités d’occupation avaient jugé bon de mener une campagne de santé publique à ce propos.

Leur petite avalaison fut à la hauteur de leur intarissable descente. Ils avaient embarqué sur leur utriculaire quelques amphores d’hydromel arrangé qu’ils destinaient à faciliter le soulèvement de la population locale. Les habitants de Ceno ayant la réputation d’être difficiles à bouger et peu favorables aux mouvements d’humeur, ils jugèrent bon d’arroser ceux qu’il fallait convaincre et partirent avec de grandes quantités d’amphores.

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Cotuados et Conconnetodunos mirent bien plus de temps à descendre par la Loire qu’ils n’en auraient mis à effectuer ce trajet à pied. Ils ne savaient pas alors qu’ils s’étaient embarqués sur le même bateau et que celui-ci allait provoquer leur perte. Que firent-ils réellement entre le 23 janvier et le 13 février de l’année moins 52 ? Nul ne le saura jamais avec certitude. Comme l’histoire fut écrite par les vainqueurs, ils oublièrent d’enquêter à ce propos. Laissons César en personne nous narrer la suite ; nous ne pouvons être mieux servis que par ce bon Jules.

« C’est le 13 janvier que nous retrouvons leur trace. Ivres de leur potion magique, ils haranguent quelques hommes de main, à moins qu’ils les ne les soudoient grâce aux vertus de la potion . Ce jour arrivé, les Carnutes, sous les ordres de Cotuatos et de Conconnetodumnos, hommes déterminés à tout, se jettent, à un signal donné, dans Céno, massacrent les citoyens romains qui s’y trouvent pour affaires de commerce, entre autres C. Fusius Cita, estimable chevalier romain, que César avait mis à la tête des vivres, et ils pillent tous leurs biens.

La nouvelle en parvient bientôt à toutes les cités de la Gaule ; car dès qu’il arrive quelque chose de remarquable et d’intéressant, les Gaulois l’apprennent par des cris à travers les campagnes et d’un pays à l’autre. Ceux qui les entendent les transmettent aux plus proches, comme on fit alors. En effet, la première veille n’était pas encore écoulée que les Arvernes savaient ce qui s’était passé à Céno au lever du soleil, c’est-à-dire à cent soixante milles environ de chez eux.

Quelque temps plus tard, César, en personne à la tête de ses légions, arriva à Vellaunodunum, ville des Sénons, et, ne voulant pas laisser d’ennemi derrière lui pour que les vivres circulassent librement, il résolut d’en faire le siège, et en acheva la circonvallation en deux jours. Le troisième jour, la ville envoya des députés pour se rendre et il fut ordonné aux assiégés d’apporter leurs armes, de livrer leurs chevaux et de donner six cents otages. César laisse, pour faire exécuter le traité, le lieutenant C. Trébonius  et, sans perdre de temps, il marche sur Céno, la ville séditieuse des Carnutes.

Les habitants de Ceno, instruits du siège de Vellaunodunum, et croyant qu’il durerait plus longtemps, rassemblaient des troupes qu’ils devaient envoyer au secours de la première ville. César y arrive le second jour, et établit son camp devant la place ; mais l’approche de la nuit le force à remettre l’attaque au lendemain : il ordonne aux soldats de tenir prêt tout ce qu’il faut en pareil cas, et, comme la ville de Cénabum avait un pont sur la Loire, dans la crainte que les habitants ne s’échappent la nuit, il fait veiller deux légions sous les armes.

Un peu avant minuit les assiégés sortent en silence, et commencent à passer le fleuve. César, averti par les éclaireurs, met le feu aux portes, fait entrer les légions qui avaient reçu l’ordre d’être prêtes, et s’empare de la place. Très peu d’ennemis échappèrent ; presque tous furent pris, parce que le peu de largeur du pont et des issues arrêta la multitude dans sa fuite. César pille et brûle la ville, abandonne le butin aux soldats, fait passer la Loire à l’armée, et arrive sur le territoire des Bituriges. »

César réserva à Cotuatos un traitement de faveur. Il le confia à ses hommes qui avaient eu à souffrir du harcèlement incessant des Gaulois. Il fut frappé à coups de fouets jusqu’à ce qu’il perde conscience et ce fut seulement à cet instant que la hache trancha cette tête brûlée. Il fut donc le premier Gaulois à perdre la tête après avoir trop bu. Il ne serait, hélas, pas le dernier. Voilà le sort peu enviable de ceux qui s’adonnent à la boisson. Gardez donc en mémoire cette lamentable affaire avant que de songer à vous servir un verre.

Quant à Conconnetodunos, en bon second rôle qu’il était, il n’eut pas droit au chapitre. Nous ne saurons rien de son sort, bien qu’il soit peu probable qu’il fût plus enviable que celui de son acolyte. Il a certainement fini esclave ou bien martyr mais hélas pour lui, trois bons siècles avant que cette fin tragique ne vous ouvre les portes de la gloire. Je viens réparer ici ce lamentable oubli et rendre honneur à nos deux premiers ivrognes de Loire.

Historiquement leur.

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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