Où avais-je la tête ?

Ailleurs …

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J’oublie tout, je ne me souviens de rien. On dit de moi que je suis étourdi, d’autres prétendent que je ne fais pas attention. Les gens sont mesquins : ils ne savent pas que j’ai simplement la tête ailleurs, loin des soucis du moment, des basses obligations matérielles.

Je suis un rêveur, un Pierrot Lunaire. Si ma tête ne vous revient pas, c’est qu’elle a choisi de vivre sa vie, loin d’ici, sur les grands chemins de l’imagination. Je vagabonde, ma tête sous le bras, conversant avec elle, indifférent à vos critiques. Parfois, c’est ma tête des mauvais jours qui vient faire un tour avec moi : la discussion tourne court : en eau de boudin plus précisément, à cause de son caractère de cochon.

À d’autres moments, je me retrouve en tête-à -tête avec un inconnu ou bien la tête d’un bon client. On échange quelques mots, à moins qu’on se refile quelques maux. La situation est si délicate qu’on s’arrache des cheveux sans jamais vraiment savoir à quelle tête ils appartiennent. Il y a toujours l’un de nous pour chercher des poux à l’autre. Une habitude dont nul ne se lasse !

Si ce jour-là je fais ma mauvaise tête, je n’ai plus qu’à piocher pour en changer. Ma tête à l’envers, je vois le dessous des cartes ; je préfère tirer la reine et demeurer son valet. Le roi prend trop de risques dans ce pays régicide. Il y a toujours des pics qui se dressent pour vous monter du col et prétendre vous raccourcir à la moindre révolution.

Le reste du temps, j’ai plutôt une bonne tête : une de celles qui vous rappellent quelqu’un sans jamais savoir qui ça peut être. Je me gratte l’occiput pour résoudre cette énigme. Puis, n’étant pas physionomiste, je renonce à mettre un nom sur ce visage que je vois dans la glace. Mon image est floue ; elle est surtout trompeuse. L’onirisme rend incertains les contours, les certitudes s’estompent et ma tête se lasse bien vite de ces énigmes, elle qui n’est pas chercheuse.

Je vous l’ai dit, elle est songeuse ; elle pense et parfois panse cet âne qui aime à se couvrir d’un bonnet. C’est qu’elle est mise à prix, cette tête qui s’affiche, qui s’expose, qui aime à porter le chapeau. Une grosse tête qui ne se prend pas au sérieux, la chose est rare ; suffisamment pour que des chercheurs avisés essaient de se la payer. Pourtant, elle n’a pas de prix puisque c’est la mienne et que j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux.

J’ai songé à la refaire, lui retailler les traits, adoucir les courbes et son caractère, modifier les teintes et sautes d’humeur. Mais elle est obstinée la bougresse, campe sur ses positions, sert de pont pour aller d’une rive à l’autre de mes humeurs. Ma tête aime la lecture, trouve dans la confrontation des grands auteurs, l’illusion qu’elle aussi pourrait se voir couronnée d’un prix littéraire. Ma tête se gondole quand je lui souffle à l’oreille qu’elle n’a pas la tête de l’emploi. Auteur ? Quelle farce ! ce n’est pas parce qu’elle préfère rester dans la Lune qu’elle doit confondre le talent et l’altitude.

Si donc ma tête est mise à prix, ce ne sera pas dans les salons feutrés de la littérature officielle. Cela risque davantage de convenir à la loterie des gueules cassées, aux chamboule-tout des sales gueules dont le délit est de déplaire à ceux qui ont la tête bien pleine et sous le bonnet. On ne peut le nier : ma tête refuse obstinément de se découvrir devant les gens importants ; elle se se plie pas à la moindre révérence. Ma tête se porte haut même si elle aime se grimer d’un joli pied de nez.

Ma tête n’en finit plus de se faire tirer le portrait. C’est de l’autosatisfaction sans doute. Il lui faut d’ailleurs se servir elle-même, compte tenu du peu de cas que d’autres font de cette tête dure qui n’a que trop duré. Elle résiste, tient le pavé à défaut de le lancer. Le temps n’est plus aux têtes brûlées ; elle le déplore car c’est de ce bois qu’elle se chauffe.

Ma tête finit son verre, elle se ressert une autre fois. La gueule de bois la menace, elle se rit de cette perspective peu glorieuse. La langue chargée, les yeux cernés, les traits creusés, elle a vraiment une sale tête. Elle redescend bien vite sur terre, se replace sur mes épaules. La récréation est terminée : ma tête reprend du service.

Encéphaliquement sienne.

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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2 commentaires pour Où avais-je la tête ?

  1. fatizo dit :

    Une tête bien pleine pour notre plus grand plaisir.

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