Consternation

Et désolation

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Vous vous pensiez à l’abri de la déception. Vous saviez à quoi vous en tenir. De bons esprits vous avaient pourtant averti que les apparences sont trompeuses et que le piège se referme vite quand la lassitude et l’usure du temps ont fait leur vilaine œuvre. Mais tout ceci n’était pas pour vous : vous vous pensiez indestructible, si confiant en votre capacité à surmonter les obstacles, que vous finissiez par balayer d’un revers de main dédaigneux ces oiseaux de mauvais augures …

Et à votre tour, vous êtes frappé de plein fouet. L’évidence s’impose à grand fracas de déception et de désolation. Ce que vous avez construit s’écroule, se disloque. Tout n’est que sable et illusion. Rien de solide, un pauvre équilibre fragile et sans doute factice, qui ne résiste pas à la première anicroche. C’est la consternation pour vous ; pour vous seul sans doute.

Votre naïveté, une fois encore, vous a joué des tours. Vous pensiez que votre désintérêt, votre refus d’établir une relation mercantile, votre participation sans la moindre contrepartie étaient de nature à lever tous les doutes, toutes les hypothèques sur une relation qui se prétendait de confiance. Hélas, rien n’était plus erroné. Il y avait le maître du jeu et son pion ; vous n’aviez pas compris cette redoutable évidence qui s’imposait à ceux qui avaient tenté de vous ouvrir les yeux.

Votre lucidité soudaine est d’abord douleur et rancune, colère et regrets. Que n’avez-vous su établir un lien équitable, un système qui ne reposait pas sur le seul accord tacite : celui dont chacun pense qu’il est intangible et harmonieux ! C’est une fois le voile déchiré que vous percevez enfin que la balance penchait dans l’autre sens, que vous étiez le dindon d’une farce qui se jouait à vos dépens.

Ceci ne serait pas dramatique en soi, les blessures d’amour-propre finissent à la longue par se refermer. Il suffit de ravaler un peu de son orgueil, d’éviter de paraître dans les parages où continue de régner celui qui vous a laissé. Vous vous faites discret mais cela ne peut suffire ; vous allez devenir le mauvais objet : celui par qui la faute est arrivée.

Vous n’avez pas à dire votre désarroi, à évoquer le problème. Vous passeriez alors pour le mauvais coucheur, le salaud de service qui, non seulement n’accepte pas la vérité, mais la déplore et la dévoile au grand jour. La consternation ça se garde pour soi, ça se rumine en silence, ça se porte comme une croix qui vous cloue au pilori de la médiocrité.

Vous n’êtes plus rien, vous n’avez jamais été quelque chose. Vous étiez simplement le jouet du maître de cérémonie : celui qui fait la pluie et le beau temps en son royaume. Il a cessé de jouer, il s’est lassé de vous, il a trouvé un nouvel objet qui a, depuis longtemps déjà, pris votre place. La gratitude ne doit aller que dans un sens, et ce n’est pas à vous d’attendre des remerciements.

Acceptez donc de retourner à votre pauvre condition de médiocre et de pantin. Les projecteurs ne seront plus jamais braqués sur vous ; ils ne l’étaient d’ailleurs pas. Vous n’étiez que dans l’ombre du maître et celui-ci s’en étant allé, vous vous retrouvez dans cette obscurité que vous n’auriez jamais quittée sans lui.

La consternation vous étreint, elle vous brise le cœur, elle vous fracasse l’esprit. Il ne faut rien dire : vous risqueriez de tout perdre. Mais vous avez tout perdu, à quoi bon vous taire ? Vous risquez simplement de passer au-delà de la barrière de la respectabilité. Il y a trop de risque à dénoncer le maître de cérémonie. Quel qu’il soit, celui qui tire les ficelles, celui qui est dans la lumière est indéboulonnable.

Il continuera de parader, de pérorer, de s’afficher. Ce sera sans vous, désormais rejeté loin de son domaine. Vous n’étiez rien qui vaille, vous voilà n’être plus rien : ce que vous n’auriez jamais dû cesser d’être ! Soyez beau perdant, retirez-vous sur la pointe des pieds ; le spectacle continue sans vous.

Consternement sien.

Photographie de Val Lorec

 

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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