Un petit coup dans l’aile

Du consumérisme de basse-cour.

Mon ami Jean-François, qui semble friand de mes récits, m’a commandé un billet sur un sujet qui m’a mis en appétit immédiatement. Il pensait sans doute me mettre sur le gril ; il ignorait sans doute ma gourmandise à remuer les souvenirs et le passé. L’histoire que je vais vous narrer par le menu exige cependant quelques précautions : il est nécessaire de brouiller les pistes pour ne pas incommoder les protagonistes dont je sais que l’un d’eux a la digestion délicate !

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Tout a commencé parce que le père du héros de cette sordide histoire connaissait le responsable d’une grande enseigne, un de ces hypermarchés qui se targuent d’être les temples de la consommation. Profiter de ses relations pour obtenir un privilège n’est certes pas des plus avouables, mais, hélas, c’est bien souvent la seule manière d’obtenir un travail estival pour un adolescent.

Ainsi, sans la moindre formation, sans même une rencontre de mise au point ou simplement d’information, notre garçon se trouva propulsé « Responsable du rayon volailles » de cette grande surface. Une promotion soudaine et disproportionnée pour un jeune, frais émoulu du baccalauréat , avec pour tout bagage, le seul fait d’être fils de quelqu’un qui avait de l’entregent. Une promotion délicate à assumer quand il faut commander des personnels bien plus vieux et sans doute plus au fait des arcanes de ce rayon.

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Les premiers jours furent pour le garçon un vrai cauchemar. Il lui fallait faire la différence entre le poulet fermier et le poulet labellisé et, pire encore pour lui, distinguer une pintade d’une dinde, une oie d’un canard. Quand on est un jeune citadin bon teint, la gageure est d’importance, d’autant qu’il était épié par des collègues qui digéraient mal son parachutage …

Le garçon était sensible. Il rentrait chez lui la gorge nouée et l’estomac en capilotade à cause d’angoisses qu’il ne pouvait repousser. Il ignorait, semble-t-il, la distance méprisante dont il faut faire preuve dans ce genre de situation. Un cadre ne doit pas avoir d’état d’âme et surtout ne montrer aucun signe d’humanité. La grande distribution n’est pas l’espace des sentiments.

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 La suite allait pour lui s’avérer plus redoutable encore. Il pénétrait dans un univers impitoyable qui remettait en cause les valeurs que ses parents avaient essayé de lui inculquer. On ne passe pas impunément de fils de fonctionnaires œuvrant dans le social à jeune loup du commerce alimentaire. Quelque chose coinçait !

Chaque soir, il lui fallait faire retirer les volailles à la triste mine : celles qui étaient restées trop longtemps le bec dans l’eau, attendant vainement l’acheteur potentiel. Ce mauvais grain de la devanture fait l’ivraie à écarter. Les poulettes, restées en carafe, devaient prendre le chemin de la benne : il n’y avait aucune exception à la règle. Pas question d’accepter qu’un employé, payé des queues de cerises, puisse améliorer son ordinaire.

Le garçon devait faire preuve de fermeté et cela lui coûtait tant qu’il en pleura bien souvent, le soir au retour dans une maison plus humaine que ce lieu impitoyable. Il n’en revenait pas qu’on puisse agir de la sorte ; il ne comprenait pas ces procédures qui sortaient totalement de l’image qu’il se faisait de la société.

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 Mais ce qui le mettait en rage, ce qui fit basculer son orientation future, sa conception des rapports humains était, sans nul doute, la touche finale qui était assortie à cette élimination des produits à la date de péremption dépassée. La volaille éliminée impitoyablement devait subir un traitement particulier afin que les « salauds de pauvres » ne viennent pas se servir dans les conteneurs de la honte.

Pour que la dissuasion soit radicale, pour que la viande soit impropre à la consommation, pour repousser ceux qui ont faim, pour maintenir les chiffres de vente, les poulets n’étaient pas arrosés d’armagnac, comme dans les bonnes tables, ou de vinaigre, à la manière de Georges Blanc, mais souillés à l’eau de javel. Une recette qui fleure bon la plus immonde mesquinerie.

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 Le garçon ne digérera jamais ce qu’on lui a fait faire. Je sais qu’une fois son calvaire terminé, il n’a jamais remis les pieds dans cette enseigne, qu’il est prêt à voler dans les plumes de ceux qui en vantent les mérites. Il a choisi un métier dans le secteur social : une poule ne fait pas de renards. Jamais, il ne se permettrait de jeter de la nourriture si celle-ci est encore consommable.

Ainsi va une société qu’on prétend moderne. Qu’une grande partie de ces bêtes sacrifiées pour rien viennent d’élevages en batteries indignes ne change rien à l’ignominie de tels comportements. Le gaspillage alimentaire n’est, hélas, pas le seul fait des marchands. Les clients, plus particulièrement ceux de la grande distribution donnent eux aussi, avec délectation, dans cette odieuse pratique. Nous vivons sans doute dans trop de confort pour prendre conscience de l’horreur de ces dérives qui favorisent une conception du commerce de bouche dénuée de toute humanité.

Indigestement leur.

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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