L’envers du décor

Descendre du nuage …

Deux spectacles en des lieux différents ; deux manières de présenter nos contes et chansons à un public qui ne nous connaît pas et qu’il faut convaincre, si ce n’est séduire. Il est bien difficile de se faire entendre quand nulle réputation ne vous précède. Il semble désormais acquis de devoir étaler son nom et sa trombine dans le journal, et surtout à la télévision, pour valoir quelque chose et attirer, ne serait-ce qu’un instant, la curiosité du badaud.

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C’est ainsi que dans ce grand parc de château où a lieu une belle fête populaire, tenter l’aventure de proposer à ce public en baguenaude des chansons qu’il n’a jamais entendues et, pire encore, des contes qui demandent écoute et attention, relève du magnifique coup d’épée dans l’eau. Les chalands passent, indifférents aux pauvres bougres, perchés sur une estrade dérisoire quand, sur la grande scène, s’affairent les techniciens pour la tête d’affiche.

Pire même, des promeneurs passent à me frôler alors que je suis en plein récit. Non seulement, ils ne se préoccupent pas du malheureux épouvantail qui s’agite inutilement mais encore, ils n’ont aucun respect pour ces vaines tentatives poétiques ou mystérieuses. Je m’épuise à capter de rares auditeurs qui se sont installés à distance, cherchant un peu d’ombre. Prêcher dans le désert n’est pas une sinécure …

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Le lendemain il en va tout autrement. Là où je craignais un public pérégrinant, je découvre un auditoire nombreux et attentif, installé pour ne plus bouger et montrer une sincère estime aux efforts de ces vieux artisans des mots et des notes. Pourtant, « Parcours et Jardins » de mes amis d’ABCD est une belle initiative qui incite à l’errance et à la découverte.

Dans un vieux quartier du centre-ville, des particuliers ouvrent leurs jardins pour de petits concerts proposés par des chanteurs, des clowns, des conteurs ou des danseurs. Un programme éclectique, un choix diversifié pour un public curieux, ouvert sur la découverte et désireux de profiter du soleil. C’est la fête dans le partage ; c’est le bonheur de se retrouver, de reprendre possession de la ville après les mauvais jours …

Et là, les gens se sont posés, ils ont accepté de suivre notre chemin, d’embarquer sur notre bateau de poésie et de musique. L’émotion est palpable, le frisson passe et nous dépassons bien vite les applaudissements de courtoisie. Il faut encaisser ce bonheur qui n’est pas si facile à intégrer. Après l’échec relatif de la vieille, ce petit succès d’estime bouleverse votre serviteur.

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La descente sera délicate. Pour retrouver les habits du spectateur ordinaire, pour prendre part à mon tour à la déambulation culturelle et poursuivre l’aventure du partage de l’autre côté de la scène, je dois reprendre pied avec le réel. C’est délicat : la tête n’est pas tout à fait prête à cette métamorphose qui exige un peu de temps, qui demande aussi, pour moi, quelques bulles …

Il me faut boire deux ou trois coupes, me griser de ce petit crémant pour rester sur ce nuage où m’ont porté les quelques félicitations reçues ici où là. Ce n’est pas simple, ce n’est pas aisé de retrouver ses oripeaux du quotidien. Je dois être imbuvable avec l’évocation de cette aventure que je viens de vivre et que je prolonge immodestement. Comment ne pas tomber dans cet affreux travers ?

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Je comprends mieux les caprices de ceux vers qui se braquent bien plus de regards et de projecteurs. Il y a un venin qui se distille lors de cette exposition impudique devant un public. L’envers du décor est fort délicat : il me faut en prendre conscience. Mais à tout prendre, il est quand même plus facile d’encaisser quelques applaudissements que de supporter une indifférence désespérante.

Si quelques coupes sont nécessaires pour descendre sur terre en douceur, je ne suis pas contre ce douloureux sacrifice. Il faut bien consentir quelques efforts pour ne pas perdre de vue que tout ça n’est qu’illusion. Le lendemain, tout est effacé ; la tête peut faire un peu mal, elle s’est dégonflée brutalement dans la nuit. Je reprends le clavier : je dois écrire un nouveau billet, une autre chanson, un nouvelle histoire. Mon deuxième livre est sorti de presse, il sera aussi difficile à vendre que le précédent.

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Oui, décidément, le retour au réel est brutal. Le talent ne se décrète pas et il ne suffit pas de beaucoup de travail pour atteindre cette inaccessible étoile. L’alchimie est fort complexe ; la distribution des bonnes cartes réservée à une infime minorité. Il faut accepter de n’être qu’un quidam ordinaire. Aujourd’hui, ce sera eau plate ; ce n’est pas tous les jours que tombent des poussières d’étoiles !

Célestement vôtre.

Photographie en Noir & Blanc de Philippe Ylan

Celles en couleur sont de Lydia Sallé

Merci à eux et aux organisateurs qui veulent bien recevoir mes pitreries

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Bonimenteur de Loire
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