L’embuche de la rivière

Les draveurs du port d’Orléans

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Il pleut sur le mois de Mai, vous devez l’avoir remarqué. Il pleut et nos rivières se gonflent d’importance. Elles sautent le fossé, emportent ce qui traîne sur la rive et transportent ainsi, au gré de leurs fantaisies, billes de bois et arbres morts, déchets et détritus. La Loire n’est pas en reste : son courant violent est une belle invitation à l’aventure et plus sûrement encore à la mésaventure. La dame charrie, roule des épaules et fait les gros yeux. Méfiance donc !

Pourtant, nous sommes bien loin encore des cotes historiques, de ces crues qu’on nomme « centennales » et qui laissèrent leur marque de gloire sur les murs de nos villes ligériennes. Nous pensons que la Loire gronde, elle ne fait qu’éternuer. Cela suffit pourtant à nous mettre en alarme alors que les eaux lèchent tout juste le pierré. Comment réagirons-nous quand elle se mettra vraiment en furie ?

C’est sur le port d’Orléans que j’assiste au sauvetage d’un ponton et de quelques embarcations. Un gros tronc à la dérive est venu s’encastrer dans l’étrave d’un ponton. La force colossale de l’eau, ce flux que rien n’arrête quand il est en colère, a poussé l’arbre mort sous sa proie. Le ponton s’est soulevé sous sa pression, mettant en déséquilibre les bateaux amarrés à lui. Il faut chasser l’intrus au risque de voir la situation s’aggraver.

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La veille déjà, les Compagnons Chalandiers se sont essayés à repousser la bille entravée. Ils se cassèrent les dents devant l’obstination du corps inerte. Leurs efforts restèrent vains. Ils revinrent en force le lendemain, bien décidés cette fois à venir à bout du passager clandestin. Le tronc allait voir de quel bois se chauffent ces joyeux arcandiers des quais. Le spectacle du reste attira les badauds ; il y a toujours de l’animation en notre port ressuscité.

Les hommes sur le ponton s’échinent vainement à vouloir repousser le curieux visiteur. Le tronc s’accroche : il compte prendre racines, renforcé qu’il est par la pression d’une Loire qui a ouvert le débit. Ils ont beau faire, pousser de toutes leurs forces, rien ne se passe. L’obstacle s’enkyste davantage.

Il faut user cette fois des forces navales. Le bateau de l’agglomération semblant sourd à la demande d’aide qui n’a peut-être pas été formulée, c’est le Saint Bernard des quais d’Orléans qui prend le relais avec son Capitaine courage. La Sterne vole à leur secours. Elle tente quelques manœuvres audacieuses, dégage la belle et grosse toue sablière « Étienne Bury » en la poussant de sa proue libératrice.

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Le ponton est quelque peu soulagé par cette première étape. Mais rien ne bouge du côté de l’étrave. L’arbre mort résiste obstinément, se refuse aux coups de boutoirs des hommes puis du bateau. Cette fois, les mariniers décident de passer à la phase rodéo. Un lasso est lancé du bateau audacieux. Après quelques échecs-on ne s’improvise pas vacher du jour au lendemain- le bout enserre une excroissance de l’arbre.

La Sterne pousse son gros moteur à fond. La Loire se met en travers de sa puissance. Il ne se passe rien. Le bateau évolue dans un environnement hostile : chaînes, amarres, déchets, repoussés ici par le fleuve, menacent de se prendre dans l’hélice. Il faut renoncer à cet expédient. Les mariniers font se faire draveurs d’antan : ces hommes qui naviguaient sur le dos des billes de bois flottant !

Ils ont les pieds dans l’eau. La moindre glissade serait fatale. Aucun moyen d’échapper à la puissance des flots qui plaquerait le maladroit contre les multiples obstacles de l’endroit. Il faut avancer prudemment, respecter la rivière tout en se refusant à sa colère. Cette fois, c’est décidé, il faut user des grands moyens ; la tronçonneuse est appelée sur le pont !

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Sur le quai nous tremblons pour l’homme de l’art et du bois. Jean est certain de son fait : il est menuisier, il connaît l’outil, il a une longue expérience de bûcheronnage également. Il avance à pas de loup de mer vers cette bille à couper. Il a les pieds dans l’eau, il est assuré par une corde qui nous semble dérisoire …

La lame se tend immédiatement au contact de l’eau. Il faut adopter de nouveaux réglages, ne pas s’arrêter à ce premier couac. L’équilibriste des flots retourne affronter son destin. Il attaque le tronc mort, en dégage un premier fragment. Rien ne se passe pourtant. Il faut prendre plus de risque, aller plus avant dans les flots !

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La lame s’enfonce, taille sans rien libérer. Elle a coupé mais n’a rien détaché. Il faut renoncer. Notre bûcheron se retire ; ses camarades reprennent leurs bourdes pour pousser l’intrus. Il bouge cette fois. Il cède un peu, il va partir … C’est une ruse de sa part : il s’engouffre vraiment sous le ponton.

Une partie dépasse encore. Les « cagneux » repoussent encore cette maudite bille. Elle finit par avouer sa défaite, pivote et tire sa révérence, partant pour de nouvelles aventures. D’autres arriveront sûrement de l’amont. La rivière va monter encore, le barrage de Villerest est plein : il va falloir ouvrir les vannes. Une vague d’un mètre est annoncée et il se remet à pleuvoir.

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Voilà le quotidien des mariniers de Loire. Non pas celui des besogneux d’autrefois qui se riaient de telles difficultés et affrontaient des périls bien plus grands encore sans le secours des moteurs. Non, ce sont là les difficultés des amateurs d’aujourd’hui qui quotidiennement découvrent, parfois à leur dépens, le revers de la médaille. La Loire n’est pas fille facile ; chaque jour est une bataille pour la saisir dans ses multiples facettes.

Équilibristement leur.

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Photographies de Jean-Claude Jalicon

Reporter et Rédacteur en chef du

Petit Marinier

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Bonimenteur de Loire
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