Toute sa vie par procuration

Fossoyeur impudique.

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Je sors d’un spectacle d’une rare indécence, d’une indignité absolue. Un vieil homme, presque impotent, ratiocine deux heures durant sur son idole, celle dont il a eu la chance de croiser la destinée. Uniques lettres de gloire de ce pauvre personnage qui, depuis, vit sous l’ombre tutélaire de celle qui ne fut même pas sa maîtresse.

C’est sans doute ce qui l’autorise à nous déballer les amours et les amants de sa grande chanteuse, les mesquineries d’une femme à l’immense talent, certes, dès qu’il s’agissait d’être sur une scène et d’interpréter des chansons d’amour, mais d’une grande frivolité. Qu’importe du reste, si tout cela ne nous était pas déballé sur un ton de confidence emphatique, propre à vous donner envie de hurler !

Pire que tout, ce mémorialiste sénile est entouré de deux faire-valoir à qui, malheureusement, il ne donne pas assez souvent le micro. Elle, a une voix merveilleuse, s’accompagne au piano et parfois à la guitare. Elle sauve littéralement ce spectacle en nous offrant parfois ce petit ballon d’oxygène qui nous empêche d’exploser.

Elle porte vraiment celle qui est évoquée ici. Nous aimerions l’entendre nous proposer d’autres chansons, prendre toute la place pour rendre véritablement hommage à cette grande artiste depuis si longtemps disparue. Au lieu de quoi, l’autre égraine ses anecdotes salaces, ses commentaires dégoulinant de bons sentiments formolés.

Comment peut-on proposer pareil étalage ? Cinquante années nous séparent de ces instants qui ont figé à jamais son existence. Il me fait mal, il me fait peine mais je ne parviens pas, un seul instant, à éprouver la plus petite parcelle d’empathie pour celui qui a construit un spectacle sur la fin de vie de son oiseau des rues …

Dans l’ombre, le second musicien fait deux ou trois apparitions. Il ronge son frein ; il doit laisser l’autre débiter ses fadaises sans véritable intérêt, sans flamme ni cohérence. Nous sommes dans une maison de retraite à écouter le très vieil oncle qui ressasse sa jeunesse en passant du coq qu’il n’a jamais pu être, à l’âne qui finissait toujours par trouver son idole.

Par égard envers deux artistes embarqués pour des raisons alimentaires dans cette galère, je ne citerai pas le nom du spectacle ni celui du personnage qui cherche encore à faire fructifier ce fragment de sa vie. Ils doivent en souper de ce récit sans cesse renouvelé devant eux, ces trous de mémoire qu’ils sont contraints de combler, ces trémolos qu’il faut encore et toujours supporter.

Comme spectateur, étouffé devant ce récit décousu, pas écrit, déblatéré d’une voix d’oraison funèbre, je ne pensais pas que le pire était à venir à la fin du spectacle. L’homme, encouragé par les applaudissements d’un public enthousiaste, non pas grâce à sa confession mais simplement par admiration pour la grande dame, attend le public devant la porte de sortie, comme pour les condoléances au sortir d’un enterrement.

Il va faire le tour de France et des palaces à l’étranger avec ce numéro indécent. C’est à pleurer de rage. Les deux artistes auraient sans doute bien mieux à nous proposer mais voilà, il n’y aurait personne pour venir apprécier leur talent. Ici, c’est le nom du passé qui fait l’affiche, c’est peut-être encore la pitié ou bien l’insupportable curiosité qui font que ce qui n’est rien d’autre qu’une nécrologie musicale attire les uns quand elle trompe les autres sur un malentendu.

Au sortir de ce pensum, je n’avais qu’une envie : dire toute ma solidarité envers ces deux jeunes gens, égarés dans ce torrent de bons sentiments. Quant à celui qui se met ainsi à nu, il m’inspire tant de pitié que je n’avais rien à lui dire. Puis finalement, il me fallut écrire ma colère de m’être ainsi laissé tromper par une affiche équivoque. La vedette disparue n’aurait sans doute pas apprécié ce flot de mièvreries éculées, de clichés douteux et de propos larmoyants. Son cher photographe nous a laissé d’elle une image glaçante et navrante.

Indignement sien.

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Bonimenteur de Loire
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