La vieille dame qui voulait aller voter.

Le civisme se paie douloureusement.

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On enferme , on encage , on emprisonne , on séquestre , on claquemure, on verrouille, on interne, on bâillonne. Très rarement pour de bonnes raisons ; la plupart du temps pour préserver le confort de notre petite vie dangereusement menacée par les êtres qui nous dérangent. Malheur à qui n’est pas conforme à l’ignoble norme !

C’est ainsi que Danièle vit ce qu’elle appelle son « incarcération ». Sa sclérose en plaques , devenant trop invalidante, elle s’est vue contrainte à son corps défendant ; pauvre corps dépendant, souffrant, quasiment paralysé- à être placée en sécurité (« tu n’es plus en sécurité chez toi , lui serinaient ses enfants et petits-enfants ») dans un établissement rien moins qu’hospitalier c’est à dire pour elle parfaitement inhospitalier.

Elle possède un grand sens de l’humour, un caractère joyeux, une philosophie éprouvée qui lui font supporter les brimades, maltraitances, humiliations subies au jour le jour dans ce genre d’établissements où l’on ose appeler résidents ceux qui ne sont ni plus ni moins que de pauvres pensionnaires abandonnés de tous, ponctionnés financièrement et délaissés humainement.

J’ai vu pleurer jadis les pensionnaires de l’école que je fréquentais ; souvent je mêlais mes larmes aux leurs : tant m’inspirait de pitié leur exil intermittent . Mais ici c’est bien d’exil définitif dont il est question dans ces lieux de relégation à perpétuité où l’on n’attend plus rien d’autre que la camarde. Le désespoir au bout de l’attente avec, parfois, un petit bonheur minuscule qui se manifeste sous forme d’un sourire un peu crispé , de paroles moins dures que les autres, d’un service inattendu. Il faut se contenter de bien peu quand on est ainsi relégué pour toujours.

Alors, Danièle est éperdument reconnaissante  de cette petite manifestation de bonté qui, l’espace d’un instant lui a accordé le statut d’humain. Elle se plaint rarement sauf si on l’oublie, ce qui arrive fréquemment. Elle devient alors objet laissé au bord de la route, obstacle qu’on espère pousser sur le bas-côté pour faire de la place …

Cette fois pourtant , la coupe est pleine : on a voulu l’empêcher d’aller voter ! « Je ne suis pas une citoyenne de seconde zone :ma voix compte comme celle de tous les autres ! Nous, les femmes, nous nous sommes assez battues pour le droit de vote , j’espère bien en user et en abuser jusqu’à mon dernier souffle alors que vous autres, vous en faites si peu cas » opposait-elle à ses filles et petite-fille qui, ne votant pas elles-mêmes, la jugeaient stupide.

Elle réussit à ameuter le ban et l’arrière-ban de l’établissement et obtint le privilège de se faire conduire en taxi ; le chauffeur poussant son fauteuil jusque dans l’isoloir. Il fallait juste débourser dix euros que l’une des filles préleva sur le compte de Danièle et envoya par l’intermédiaire de l’autre fille qui dut se déranger , folle de rage, devant l’obstination stupide et onéreuse de sa mère.

Le matin du jour J, Danièle put, à sa grande joie, voter avec l’aide empressée du chauffeur de taxi qui fut un assistant bienveillant. Au retour, il poussa son fauteuil dans le hall de la grande maison et l’y laissa comme il se doit. Hélas , le personnel, exaspéré par l’incartade de la vieille dame indigne, lui fit payer son écart de conduite, lâchement comme il se doit ! On l’abandonna là où elle avait été déposée, comme un colis non réclamé, une bombe à retardement qui n’explosera jamais …

Danièle, oubliée de tous, dans ce fauteuil inconfortable, finit par se tordre de douleur. On ne la nourrit pas avant 18 h du soir -nourrir est le mot car on lui fait ingurgiter de la purée , incapable qu’elle est de s’alimenter – et encore, il fallut l’intervention de sa petite-fille pour qu’on daigne la considérer à nouveau. Elle avait voulu visiter l’isoloir : pour son édification on lui fit comprendre ce qu’était l’isolement et le mépris. Le personnel n’agissant pas autrement avec elle que nos chers élus après le vote négatif lors du référendum européen ; l’exemple vient toujours d’en haut !

Danièle n’ira pas voter au second tour : l’héroïsme a des limites quand on est une pauvre vieille dame dépendante et que chacun met une telle mauvaise grâce à vous aider. Il se murmure également que la vieille dame a le vote indigne : celui qui ne convient pas à ceux qui n’hésitent jamais à aller dans de telles maisons pour quérir des votants dociles.

D’autres Danièle sont sans doute à déplorer de par tout le pays. Il est bien des situations où l’on vous dénie votre droit civique. Malades, emprisonnés, isolés, invalides, consignés, expatriés, immigrés : tant de gens ne sont pas invités à l’exercice citoyen que celui-ci perd son sens et sa raison. La parole est confisquée, elle appartient désormais à une minorité qui profite du système et qui pense qu’ainsi, tout continuera d’aller bien pour eux.

Civiquement sien.

Texte à quatre mains. Merci à Laure pour l’essentiel de ce billet que j’ai retouché un peu pour qu’il rentre dans ma musique personnelle. C’est une histoire vraie, quelque part en France … Je crains hélas qu’elle se soit que trop exemplaire !

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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6 commentaires pour La vieille dame qui voulait aller voter.

  1. fatizo dit :

    Terrifiant, je n’ai pas d’autres mot.
    Merci à vous et à Laure.
    Un message pour le personnel, filles et petite-filles de cette dame

    Une société qui ne s’occupe plus de ses anciens, c’est une société qui se meure.
    Bon dimanche CNabum

    • cestnabum dit :

      Fatizo

      Hélas par prudence, les petites filles de la dame ne liront pas ce billet

      Cette société se meure et en plus il ne faut pas dire la vérité Le risque du procès est alors réel et la justice donne souvent raison aux méchants

  2. Je vous félicite tous les deux pour ce texte.
    Il met très bien en valeur l’inhumanité de ces endroits. J’ai voulu faire du bénévolat comme visiteuse dans une « maison de retraite », je l’ai fait une année et puis j’ai du arrêter pour raison de santé. J’y ai vu des horreurs, des personnes attachées avec des draps et qui glissaient dans leur fauteuil, le drap n’était plus qu’à quelques centimètres du coup. On aurait appelé ça un accident.
    Si nous étionsprès de cette dame nous l’aurions emmenée voter au second tour.
    Bon week-end.

    • cestnabum dit :

      Claudie

      Il y a une indingité nationale dans la gestion du dossier de la vieillesse

      C’est souvent l’argent qui explique les différences de traitement faites à nos anciens.

      Le personnel, mal considéré par ses supérieurs rend aux plus faibles ce qu »on leur fait ailleurs

  3. lacaufeu dit :

    Merci Nabum,

    Témoignage précieux et révélateur….quand je pense qu’à certains endroits , on a même fait voter les morts.

    • cestnabum dit :

      Lacafeu

      Souvent les morts qui allaient voter étaient mieux traîter que ceux qui désirent vraiment maintenir ce droit alors qu’ils sont encore en vie

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