Oh, la barbe !

La fragilité des souvenirs.

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Était-ce vraiment ainsi ? Ou bien n’est-ce que le fruit de mon imagination, l’embellissement d’un passé révolu, la nostalgie des instants à jamais disparus ? Comment pourrais-je le savoir ? Ce qui est certain c’est que l’image me hante depuis si longtemps, que l’envie n’a jamais cessé de me titiller. Curieux besoin, il faut le reconnaître que désirer un jour me faire raser chez un barbier.

Il n’y a sans doute pas de quoi en faire tout un billet ; pas plus que de venir vous raser encore avec mes souvenirs, même pas estampillés certains. Pourtant, depuis aussi longtemps qu’il m’en souvienne, j’ai toujours conservé l’image de mon pauvre père en tricot de corps, se rasant avec un coupe-choux. C’était un instant de grande fierté pour l’enfant que j’étais alors. Ne me demandez pas pourquoi ; je serais bien incapable de dire ce qu’il y avait d’exceptionnel dans ce geste quotidien.

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D’autres images surgissent encore. Quelquefois j’accompagnais mon paternel chez le voisin, coiffeur de son état. Le déficit capillaire de mon géniteur rendait le déplacement fort rare et même incongru. Était-ce pour avoir quelque chose à se mettre sous la lame, que le merlan lui faisait la barbe ? Là encore, tout s’est perdu dans la disparition de ces personnages d’enfance.

Je revois monsieur Rousseau prendre son rasoir, attraper son affûteur : une longue bande de cuir, maintenue par un support de bois, et affûter longuement, cérémonieusement la lame. Il y avait dans ce geste quelque chose de magnifique, incroyablement magique et toujours inquiétant. Je regardais, éberlué, l’homme de l’art faire mousser le blaireau puis étaler une mousse onctueuse et épaisse sur le visage de mon père …

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Ceux qui ont grandi avec un paternel usant du rasoir mécanique ne peuvent rien comprendre de ces réminiscences d’un passé révolu. Il faut vous avouer que c’était en une époque où le Western était un spectacle fréquent sur une télévision balbutiante et que, pour aggraver mon cas, j’étais abonné au journal « Rintintin ».

La scène du barbier était souvent un passage incontournable de ces films de série B. Il y avait quelque chose d’inquiétant dans cette lame qui glissait sous le cou d’un homme, totalement à la merci d’un geste inopportun. Il en allait de même sous mes yeux d’enfant quand le brave monsieur Rousseau caressait le cou de mon père d’une lame aiguisée comme une arme.

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On se construit les épopées que l’on peut. La mienne se déroulait juste en face de notre boutique, à une petite centaine de mètres, tout au plus. Je revois encore ce salon : les deux fauteuils tournants, le bac pour les shampoings et cet appareil pour aiguiser les lames. Moi, j’avais droit à un petit passage du coupe-chou au ras des oreilles, les prémices d’un plaisir que j’allais découvrir après mes premiers duvets …

Hélas, le temps a passé, mon père a disparu et je n’ai jamais eu l’occasion d’aller me faire raser. Souvent j’ai évoqué ce désir : ce caprice de vieil homme presque sénile, diront ceux qui ne comprennent rien à mes déblatérations d’autrefois. Laissons-les dire, de toute manière, je les rase gratis et ils ne devraient pas s’en plaindre.

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C’est ma fille qui, bien des années plus tard, allait réparer cette frustration que, par négligence, j’avais laissée forcir. Elle me prit rendez-vous chez un barbier véritable : un homme de l’art qui fait métier de tailler les barbes et les moustaches ou bien de rendre glabres des individus à la mine patibulaire. Étant de cette dernière catégorie, j’étais un client tout indiqué pour le sieur Grégory de Bourg-en-Bresse.

Sa boutique déjà, vaut le coup d’œil. À l’extérieur, à n’en point douter, nous sommes chez un spécialiste du poil : pas l’un de ces margoulins qui coupent les cheveux en quatre, mais un vrai merlan, un authentique manieur de tondeuse et de rasoir droit. Se sachant une rareté dans ce monde où la barbe revient en force de manière explosive, notre bon barbier de bourg renforce la dimension obsolète en proposant un véritable espace muséographique dans son arrière-boutique. Quant au personnage, il tient davantage de Barberousse et du héros de western spaghetti que de son collègue de Séville.

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J’allais pouvoir mettre en danger ma carotide sous la menace diffuse d’un individu qui m’inspirait confiance. La séance dura une demi-heure. Une plongée dans les délices du traitement relaxant et du débroussaillage méthodique. Je ne pensais pas qu’il fût possible de consacrer autant de temps à la suppression de mes poils revêches, raides comme ceux d’un hérisson. J’eus droit d’abord à une petite lotion mentholée et camphrée qui fit ressurgir mes souvenirs d’ovalie.

Je m’en confiai à Grégory qui entama la conversation sur ce sujet car lui aussi avait pratiqué cet étrange sport. Il n’eut pas besoin de me le préciser ; je devinai bien vite, en jugeant de sa corpulence et en voyant de fort près ses bras noueux et tatoués, que l’homme avait été un talonneur de devoir. Nous évoquâmes alors des souvenirs presque communs, des personnages que nous avions l’un ou l’autre croisés.

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J’avoue qu’il parlait un peu plus que moi. Essayez donc de tenir conversation avec une lame de rasoir qui circule sur votre menton. Ne pensez pas pour autant qu’il me coupa la chique ni quoi que ce fût à l’exception de mes poils. Mais je m’emballe et oublie de vous préciser les étapes innombrables de ce cérémonial merveilleux.

Après la lotion, ce fut la première serviette chaude. Un moment de quiétude qui précéda la ronde du blaireau. Car pour raser au plus près, il faut une mousse onctueuse, abondante, épaisse. Grégory s’y employa sans compter ses gestes. Son savon à barbe était d’une douceur incroyable ; j’appris, à ma grande surprise, qu’il était au thé vert et à l’avoine. Grégory avait dû discerner mon côté âne bâté et me nourrissait la peau d’avoine.

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Ce fut alors le premier passage du rasoir. Délicatement, méthodiquement, précautionneusement, le barbier au chapeau traqua le moindre poil. Il avait la main sûre et la concentration évidente. Nous continuions à deviser pourtant ; l’homme n’est pas un taiseux, loin s’en faut. J’eus droit ensuite à une seconde tournée de savon. Si le rasoir droit n’a qu’une lame, le barbier le passe toujours deux fois pour mériter le titre de fine lame.

Puis ce fut à nouveau le miracle de la serviette chaude. Après le rasage, l’impression était encore plus jubilatoire. Un moment d’extase et cette curieuse sensation d’avoir retrouvé une peau de nouveau-né. Une lotion d’après rasage vint ponctuer cet instant en suspens : ce moment qui me procura un bonheur rare et fort honnête. Je fis quelques photographies de la boutique avec la bénédiction du maître des lieux qui accepta également de poser pour la postérité.

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Si vous faites un crochet par Bourg-en-Bresse, allez donc rendre visite à Grégory. Barbier depuis 27 ans, l’homme est affable et le professionnel talentueux. Sa boutique vaut à elle seule le détour. Il est au 26 rue de la République à Bourg-en-Bresse. Le matin, il ne prend pas de rendez-vous ; le salon est le lieu de toutes les conversations. C’est promis, c’est un matin que je reviendrai lors de mon prochain séjour en Bresse.

Imberbement sien.

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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2 commentaires pour Oh, la barbe !

  1. J’ai connu ces rasages en regardant faire mon grand-père, je me souviens bien de la bande de cuir.
    Je crois qu’il reste dans mon grenier un coupe choux.
    J’ai vu un reportage à la télé, ce métier redevient à la mode et ça fonctionne bien, c’est beau une barbe bien taillée et l’odeur du savon à barbe est incomparable.
    Amitiés

    • cestnabum dit :

      Effectivement le métier retrouve ses lettres de noblesse. Grégory m’a dit qu’il rase de 6 à 10 clients par jour en plus de son métier de coiffeur.
      J’en suis heureux pour lui car il nous fait vivre un moment merveilleux

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