Le Cercle des joyeux Arcandiers

Tours de vis salutaires.

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Ils sont jeunes retraités ou bien disposent d’un peu de liberté, ils ont la main habile et la bouche gourmande, ils aiment la Loire, l’amitié et les chansons et par-dessus tout, ils ont besoin de faire quelque chose de leurs mains. Ils sont compagnons chalandiers ici mais pourraient bien être dans une autre association ailleurs ; ce sont les joyeux bricoleurs du patrimoine ligérien …

Tout du long de la rivière, des groupes se sont ainsi constitués pour manier la varlope et la scie égoïne, le pinceau et la clef de douze, le poste à souder et la pompe hydraulique. Ils s’affairent, ils s’activent, ils se berdillent souvent, font parfois des merveilles, se creusent la tête pour trouver une astuce, un tour de main ou bien une solution dans leurs cordes.

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Ils retapent, rénovent, rafraîchissent ou construisent des bateaux de bois. De la barcasse à la plate, du fûtreau à la toue, de la scute au chaland pour les plus ambitieux, ils font revivre un épisode du passé, une glorieuse page de notre histoire de Loire. Poussés par le bonheur de naviguer sur la rivière royale, ils dépensent des trésors de patience pour remettre à flot de vieux rafiots.

Toujours soucieux de joindre l’utile à l’agréable, à moins que ce ne soit le futile au navigable, ils se retrouvent, dès le matin, armés comme il se doit pour l’aventure à vivre. L’un apporte le goudron et le pain, l’autre des planches de chêne et du vin, le troisième est chargé de cochonnaille et de beurre salé, le suivant fournit les huîtres et quelques clous. Certains arrivent les mains vides : leur tour viendra la fois prochaine …

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Ils ne se mettent pas au travail sans avoir préparé le café. Il y a en toujours un pour sortir de sa veste, ou de son chapeau, une petite fiole d’une goutte de derrière les fagots. Le chantier ira au rythme des agapes et de la Loire. Les pauses sont fréquentes ; les ouvriers risquent à tout moment de s’ensabler, s’engraver ou bien de connaître le naufrage. Qu’importe puisqu’ils ont tout le temps devant eux ….

Une petite heure d’agitation permettra d’atteindre le plus beau moment de la matinée : la pause casse-croûte. Jamais un arcandier ne risquera l’hypoglycémie ; c’est là la sagesse des singes qui n’apprennent plus l’art des grimaces : ils le possèdent sur le bout des doigts. Ils saucissonnent avec délectation, tire-bouchonnent en esthètes de la chose, ils refont le monde et rêvent au prochain chantier. Jamais de répit pour ces princes de la bricole ; il y aura toujours prétexte à se retrouver sur le chantier ….

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Il faut dire que le grand air, le souffle de la rivière toute proche, le réveil matutinal et la perspective des efforts à fournir ouvrent l’appétit à des gens qui n’en n’ont jamais manqué. Le casse-croûte tire en longueur ; il est la certitude de se retrouver tout aussi nombreux la fois prochaine. Il est surtout l’occasion de voir surgir à ce moment précis, des moins adroits mais fort opportunistes qui viennent, juste à ce moment là, donner un coup de main et de couteau.

Il y a en toujours un qui vient de faire une visite à un médecin. Les analyses n’ont pas été fameuses : « Il va falloir vous surveiller un peu, Monsieur, vous n’êtes pas aussi indestructible qu’autrefois ! » Alors, l’homme sous la menace s’isole dans son coin, continue à badigeonner les planches tandis que les autres festoient dans l’inconscience de l’instant. La fois suivante, celui-là aura tout oublié de ses bonnes résolutions et il rejoindra la troupe affamée.

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Puis, les flacons vides, il faut se résoudre à reprendre le travail. Chacun retourne à son poste en fonction de sa spécialité d’antan ou de ses facultés du moment. Celui-ci prépare les chaînes pour amarrer les pontons, ces autres fixent un bouclier métallique pour ces derniers, des grouillots de base grattent une coque à calfater, un artiste peintre passe du goudron sur les planches de rive, un expert se promène avec un mètre à ruban ; il ne faut pas le déranger, il réfléchit …

Mais il en manque un ? Où est le chef de la troupe arcandière ? Il est parti reconstituer les stocks. Le temps est favorable, l’occasion est trop belle : ils vont manger ensemble. Le casse-croûte ne fut qu’une mise en bouche ; le travail ça creuse et le plaisir du partage n’a pas son pareil. Ils vont poursuivre ainsi jusqu’à avoir passé assez de temps à s’activer pour se donner le droit de retrouver la sainte table.

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Quant à ce repas de chantier, je ne vous en dirai rien. La décence m’interdit de livrer le secret de ces enfants de castor, travailleurs infatigables qui font l’essentiel de l’ouvrage avec leur bouche. Les arcandiers sont gens heureux : le temps ne leur est pas compté ; ils vivent au rythme de l’amitié et ne sont jamais à satiété.

Ne croyez en rien ce que je viens de vous dire ; leurs femmes pensent qu’ils travaillent vraiment ; il faut que ce pieux mensonge puisse se prolonger encore longtemps. Car, au bout du compte, ils réalisent des merveilles de leurs mains. Quand ils en auront assez de faire les joyeux arcandiers, ils deviendront de fiers mariniers !

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Bonimenteur de Loire
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