Ce n’est pas qu’une question d’empathie

 Pourquoi nos enseignants nous tiennent-ils toujours

un discours négatif ?

enseignant

Voilà l’étrange question que me posa un jeune de dix-sept ans, élève en lycée technique, que je suis dans le cadre de mon travail d’accompagnement des élèves sous le statut du handicap. Mon travail consiste alors à vérifier la mise en place des adaptations nécessaires tout en assurant un soutien scolaire lié à sa problématique.

Ce garçon, dyspraxique, met beaucoup plus de temps que ses camarades pour réaliser un travail. C’est là son problème principal. Il me dit passer chaque soir des heures pour remplir ses obligations scolaires. Il passe également une grande partie de son dimanche à faire ses devoirs. Je le sens découragé, à bout de forces et particulièrement énervé vis-à-vis d’enseignants toujours, selon lui, dans la récrimination et le discours négatif.

La veille, sa classe venait de subir une séance comme il en arrive parfois dans nos établissements. Un professeur, exaspéré de n’avoir pas reçu tous les travaux demandés (à trois exceptions près, dont mon lascar), s’était lancé dans une diatribe sur l’immaturité des élèves, leur manque de travail et leur faible investissement. Je raccourcis un propos qui, d’après mon client, était d’une redoutable virulence.

Comment expliquer alors à ce garçon, désemparé par un bulletin décevant, une fatigue proche de l’épuisement et des interrogations sur son avenir immédiat, les arcanes du discours professoral ? J’avoue que parfois, il n’est pas simple de défendre l’indéfendable. Quand un collègue, pour des raisons qu’il n’est pas facile de juger, traite ses disciples de nuls, il est besoin de recadrer les choses.

Je lui expliquai alors que le système français ne donnait pas de formation pédagogique à ses enseignants. La faute est regrettable tout autant qu’indiscutable. Ils sont bien peu à avoir appris les rudiments du management, de la psychologie de groupe, les bases de la communication et les incontournables de la motivation positive. C’est parce que j’ai eu la chance d’être entraîneur sportif de bon niveau que j’ai eu accès à de tels contenus ….

D’autre part, le pauvre enseignant est lui-même, le plus souvent, un bel exemple de la réitération d’une classe sociale relativement privilégiée qui fournit le plus fort bataillon de la profession. Ancien bon élève lui même, l’enseignant ignore tout des difficultés d’apprendre, tout comme des conditions de vie des classes populaires. Ce manque d’empathie fausse considérablement le jugement de beaucoup de mes collègues.

Leur parcours personnel les a souvent conduits, après une scolarité initiale sans anicroches, vers des classes préparatoires, où tout s’est dégradé. La norme y est justement le dénigrement de l’élève, son rabaissement systématique afin de décourager les plus fragiles. Forts d’une expérience de laquelle, ils ne sont pas tous sortis vainqueurs, nos braves éducateurs, reproduisent ce tir de barrage qui fait si mal.

Avec ce merveilleux modèle, si l’insulte n’est pas certaine, le propos est si mauvais que l’élève en sort amer et déprimé, à moins qu’il ne se protège en se désinvestissant de sa scolarité. Il y a donc bien des choses à revoir dans notre bon système scolaire, à commencer par la manière de s’adresser aux bénéficiaires de notre action.

En utilisant à dessein une telle formule, je faisais réagir mon interlocuteur qui s’étonnait alors que les enseignants exigent des élèves ce qu’ils ne tiennent pas souvent de leur côté. L’exemplarité a ses limites que l’âge n’est pas de nature à justifier. Le respect des délais pour un devoir devrait valoir tant pour sa remise que pour sa correction. La ponctualité tout autant. Un enseignant n’est pas infaillible et se refuser à reconnaître une erreur, une maladresse ou même une injustice, ne favorise pas la relation enseignant – enseigné. Mais là, nous touchons à l’intangible : à ce qui ne peut être abordé dans une salle des professeurs.

Mon jeune interlocuteur semblait apprécier un discours de vérité, une parole qui lui expliquait les limites actuelles d’une institution qui n’a jamais accepté d’envisager objectivement l’emballage, tout en se focalisant sur les seuls contenus d’enseignement. Il y a sans doute quelque chose de rassurant dans cette fuite en avant qui ne cesse de creuser le fossé entre les deux parties qui se font face en chiens de faïence.

Est-ce que je l’avais rasséréné ? Fondamentalement, ce que je lui avais dit ne changeait pas son problème ni ses griefs vis-à-vis de ceux qui lui adressaient des phrases blessantes. Mais, je crois qu’il comprenait enfin qu’il n’était pas jugé, qu’il n’était pas visé par des adultes lui reprochant toutes les tares de l’adolescence.

Il avait, face à lui, des individus aussi démunis devant leurs élèves que les élèves l’étaient devant une manière de faire qui ne donne ni perspective, ni cohérence. Si incommunicabilité il y a, elle est instituée par une sociologie déplorable et une absence de formation. Ses professeurs ne sont pas « méchants » par plaisir ou par vice ; ils sont simplement impuissants devant des obstacles auxquels ils n’ont jamais été préparés.

De toute cette pauvre explication confuse et incomplète, que restera-t-il ? Pour mon client d’une heure, l’envie de surmonter la prochaine séance de catharsis collective. Il aura désormais assez de distance pour lui donner le sens qu’elle mérite et cesser de penser que c’est un jugement destiné à le descendre en flèche. C’est de l’impuissance qui s’exprime ainsi : c’est bien malheureux, mais ce n’est que ça.

Décryptagement sien.

 

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Bonimenteur de Loire
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