Parler, lire, écrire, compter, penser

Et si nous en restions là ?

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De réformes en réformes, les penseurs du ministère de l’instruction publique chargent la mule d’une école exsangue qui ne forme plus que des ânes bâtés. La faute à des élites qui n’agissent, semble-t-il, que pour satisfaire aux effets d’annonce sans plus se soucier de la réalité du terrain. Ainsi, confondant depuis toujours éducation et enseignement, il faut désormais se préoccuper de former le futur citoyen, travailleur, consommateur, chauffeur et voyageur, sans lui fournir au préalable les bases incontournables du savoir élémentaire.

L’école ne devrait d’ailleurs pas se parer de l’étiquette saugrenue d’Éducation Nationale. L’éducation relève de la seule responsabilité des familles et si celles-ci sont défaillantes ou pire même, contre formatrices, il est impossible à l’école d’inverser le cours des choses. C’est d’ailleurs l’une des causes principales de la catastrophe actuelle qui ne pourra s’inverser que lorsqu’on ce préalable aura été posé clairement.

L’école ne devrait pas s’encombrer l’esprit en multipliant les objectifs et les missions. Les siennes sont simples et devraient se réduire à former un futur adulte, capable par la suite de comprendre le monde qui l’entoure en maîtrisant les savoirs de base qui feront de lui un être autonome et responsable.

C’est donc autour des savoirs primordiaux que devrait se limiter la mission de l’instruction publique et néanmoins nationale. Parler tout d’abord : ce maître mot, si souvent oublié dans les directives nationales, les programmes et les contenus d’enseignement. Il est d’ailleurs assez naturel d’évacuer cette attente dans des classes où trop d’élèves sont dépourvus d’éducation. Le travail de l’oral suppose respect et écoute, concentration et effort : des valeurs devenues obsolètes …

L’oral est le parent pauvre de nos pratiques scolaires. Il exige tant de discipline qu’il est souvent préférable d’y renoncer, faute d’une capacité réelle à se faire entendre d’une part et permettre l’écoute de tous d’autre part. L’occupation est préférable à l’attention quand celle-ci est impossible. Ne nous leurrons pas ; c’est par souci d’ordre que cette dimension essentielle est évacuée, si commodément de nos contenus.

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*2

Écrire et Lire, qu’importe l’ordre, sont des éléments indissociables. S’exprimer par écrit tout en donnant du sens à ce qu’on lit, transmettre des sensations, des sentiments, des opinions par un écrit cohérent, structuré et étayé devrait être le grand chantier des années-collèges. Mais là encore, ces exigences supposeraient déjà une maîtrise de la parole, l’appropriation d’un vocabulaire suffisant pour permettre la pensée et donc l’écriture. Nous sommes à des années- lumières de cette attente.

Aimer lire, s’approprier la communication écrite, lui redonner ses lettres de noblesse, correspondre à nouveau, y compris avec tous les moyens numériques, tout en refusant les abréviations, les raccourcis, les simplifications qui n’ont pas leur place à l’école. Défendre la francophonie de manière radicale et bannir les anglicismes dans notre apprentissage du français sont des postures incontournables pour les missionnaires de la langue que devraient être les enseignants.

Compter sur le bout des doigts, connaître par le cœur la valeur des nombres, les tables et les sens des opérations. Calculer à la machine ou à la main, de tête ou sur un papier, en étant sans cesse capable d’évaluer la cohérence des résultats, devrait constituer les bases de l’enseignement mathématique. Au lieu de quoi nous construisons en suspension des compétences qui se veulent élaborées sans que les fondations aient été stabilisées.

Le recul des mathématiques dans ce pays est un parfait exemple du renoncement qui a été le nôtre en ce domaine. Le refus d’instituer très tôt les quatre opérations, le renoncement devant la calculatrice, instrument nécessaire sans doute mais qui ne doit pas supplanter le calcul, les tergiversations entre les anciens et les modernes, la théorie des ensembles et les mathématiques qui se voulaient modernes, ont abaissé le niveau de toute une population au ras des pâquerettes .

Tout cela d’abord au service de la pensée, cet outil indispensable pour faire usage de son libre arbitre. Apprendre à penser par soi-même et non en répétant sottement le discours des aînés des maîtres, des directeurs de conscience ou des parents. Maîtriser des schémas de réflexion, analyser, comparer, se former une opinion, l’argumenter ; autant de compétences qui se passent fort bien des conditionnements insidieux que sous-tendent toutes les éducations diverses et variées que nos chers législateurs veulent nous imposer.

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Éducation au développement durable, à la programmation, à la sécurité routière, à la citoyenneté, à l’économie, à l’entreprise bientôt. Éduquer, c’est contraindre et programmer, c’est maintenir à l’intérieur d’un cadre, c’est brimer et plier. L’enseignement est tout autre chose ; c’est donner les clefs de la liberté, c’est ouvrir tous les possibles, c’est laisser le libre choix, c’est simplement accompagner et pour cela, messieurs et mesdames les décideurs, il suffit de bien peu : savoir Parler, Lire, Écrire, Compter, Penser.

*4

C’est sans doute beaucoup trop, vous qui ne voulez qu’asservir et préparer les futurs opprimés, les moutons serviles au service d’un libéralisme qui se moque de l’intelligence des masses. Vous êtes à leur botte pour détruire ce qui reste de notre école ; vous rendrez certainement des comptes devant l’histoire, il sera alors trop tard …

Communalement vôtre.

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Notes complémentaires d’un militant très actif du réseau SLECC :

1 : Nous avons eu de très longues discussions, au sein de l’association, avant de choisir le sigle SLECC pour Savoir Lire Ecrire Compter Calculer. Le Parler est évidemment important mais on peut l’envisager en deux étapes : le parler de la langue « maternelle » qui se développe avant l’école primaire et le parler « magistral » qui se construit plutôt après, sur les bases d’une bonne connaissance de la langue écrite. Mais il n’est pas du tout à exclure de la liste que tu as établi. Pour le Penser, les discussions furent plus vives mais nous l’avons rejeté avec l’idée que l’école ne peut pas prétendre apprendre à penser sans risquer de fournir du « prêt à penser », avec tout ce que cela comporte de totalitaire. Le Lire et l’Ecrire (considérés dans tous leurs niveaux) sont les meilleurs outils à développer pour forger une pensée qui sera libre. Le Calculer est le complément du Compter, comme l’Ecrire est celui du Lire.

2 : Là , tu mets le doigts sur un phénomène important : tout comme on ne peut apprendre à écrire qu’en apprenant à lire, à calculer qu’en apprenant à compter, on ne peut apprendre à parler qu’en apprenant  à écouter (que ce soit au sein de la famille ou à l’école). J’ajouterai bien Écouter au Parler.

3 : Le Lire-Ecrire-Compter-Calculer est devenu un mécanisme vide de sens à partir du moment où on l’a déconnecté du monde réel que l’on découvrait à l’école primaire à travers les leçons de choses, la géographie, l’histoire et le travail manuel et la littérature. La littérature « enfantine », l’éveil et l’éducation à la citoyenneté ne sont que du Canada-Dry. Mais le pire est à venir car on envisage de remplacer le canada-dry par de l’opium : les nouvelles technologies ouvrent la porte d’un autre monde, le virtuel.

4 : Un nouveau vocabulaire significatif traduit cette orientation : former – la formation.

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Bonimenteur de Loire
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