Le fossé lexical se creuse.

Exercice périlleux.

dico

J’ai, à plusieurs reprises ces derniers temps, accompagné des enfants d’âge primaire dans de délicats exercices de grammaire. Ma nouvelle fonction me fait sillonner toute l’agglomération et me permet de découvrir les réalités de l’école primaire : un monde qui jusqu’alors m’était inconnu. Je devais, à chaque fois, expliquer à ces enfants de CP et de Cours élémentaire des phrases tirées de différents livres qui sont utilisés dans ces établissements.

Dans mes postes précédents, en Segpa, nous n’avions pas de livres, le travail en était grandement simplifié ; les enseignants se fabriquent eux-mêmes leurs exercices quand ils ont un peu de conscience professionnelle. Les phrases proposées sont alors le fruit de leur imagination et s’appuient sur le vécu des élèves dont ils ont la charge ; une sorte de méthode naturelle en quelque sorte.

Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, éberlué, l’immense décalage entre les élèves et les phrases proposées par de grands éditeurs, sans doute conseillés par une armée de spécialistes et d’inspecteurs généraux, de linguistes et d’experts de la littérature jeunesse. Là, j’avoue que je me gausse un peu tant les petites phrases proposées frisaient la médiocrité et l’obsolescence désarmante. Rien à sauver ou presque ….

Mais, le pire fut alors d’expliquer à ces élèves, issus d’une diversité qui les prive le plus souvent de racines et de repères sémantiques, des mots qui apparemment leur étaient totalement inconnus. Il faut avouer que ces enfants vivent dans des quartiers péri-urbains où le rapport à la nature est des plus lointain. Mais de là à ne rien comprendre à ce point, je n’imaginais pas que ce fût possible …

Nous commencions avec une jument qui garde son poulain. Comme l’exercice portait sur le pluriel des verbes au présent, la jument introduisait sournoisement un « ent » qu’il fallait lire quand les suivants devenaient muets. Quelle fourberie ! Mais que dire de ce mot qui n’évoquait rien du tout à mes chers élèves. Alors, ne parlons pas du poulain, lui aussi inconnu au bataillon. La France n’est plus rurale et les éditeurs l’ont oublié.

Je n’étais malheureusement qu’au début du calvaire. La fameuse « pie », si utile quand on apprend à lire et à associer des sons simples, a perdu de sa superbe. Avec ou sans nid à proximité, elle ne dit rien qui vaille à nos apprentis lecteurs. Il est vrai que le bic a depuis longtemps supplanté le stylo-plume.

Continuant sur cette lancée, j’allais approfondir un peu plus le fossé qui se creusait devant moi. Il était question d’une charrue qui labourait. J’échappai de justesse au sillon tout en me cassant les dents dans mes vaines tentatives de donner du sens à ces deux termes agricoles. Le bon grain ne pousse plus et laisse la place à l’ivraie.

Un autre livre s’offrait des fantaisies moins délicates. Les sorcières y volaient sur des balais et, grâce à la télévision, l’imaginaire est plus accessible que le lexique rustique. Mais quand le grammairien distingué sort de son chapeau un sortilège, c’est à nouveau la panique dans les rangs. Voilà un mot bien trop long pour être compris désormais.

Le brave homme se risque alors à l’humour et évoque une sorcière qui chevauche un balai à moteur. Chevaucher demande bien des explications et il n’est pas acquis que la comparaison entre le balai et le cheval ait été perçue par tous, mais franchement, ce balai à moteur avait de nombreux ratés. Beaucoup décrochèrent devant cette astuce digne des blagues de carambar. J’y perdais mon latin de cuisine.

Je vous fais grâce de la suite. À chaque phrase, un ou deux mots sortaient du lexique connu et accessible à ces enfants dont la connaissance du monde semble se réduire à peau de chagrin. S’ils sont capables de maîtriser une console, un téléphone ou bien un ordinateur, en revanche, leur lexique pour décrire la nature, l’imaginaire et les métiers s’étiole au point de ne pouvoir donner de sens aux phrases qui leur sont proposées sur leurs livres de classe.

Que faire ? Les beaux esprits pourront prétendre réactualiser les phrases, les mettre à la sauce contemporaine en acceptant de jeter aux oubliettes tout un vocabulaire qui n’est plus de mise dans les cours de récréation. On peut pousser ce raisonnement en établissant un lexique de moins de 800 mots pour construire toute la scolarité de ces enfants.

Les autres, baissant les bras devant l’accablement qui ne peut que saisir celui qui se trouve confronté à ce désastre, se contenteront de faire de la grammaire sans expliquer le sens de ces phrases qui en valent bien d’autres, après tout. C’est ainsi que l’ont fait des cohortes d’élèves qui ne donnent plus de signification à ce qu’ils lisent …

Je pense qu’il serait grand temps de redonner à l’école la mission essentielle qu’elle n’aurait jamais dû perdre de vue : la maîtrise de la langue. Mais ceci n’est qu’un vœu pieu ; nous avons tant à faire pour éduquer le futur citoyen, consommateur, chauffeur, économiste, écologiste, informaticien et je ne sais quel autre besoin essentiel.

La langue, devant tant de nécessaires compétences incontournables est si dérisoire. Continuons à tarir le vocabulaire et l’expression. Les vaches seront mieux gardées ! Après tout, il suffira de mettre tout ce gentil monde devant une langue internationale réduite à un créole basique et le tour sera joué. Le français, c’est vraiment trop compliqué ….

Lexicalement vôtre.

Publicités

A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
Cet article a été publié dans L'école en questions.... Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s