C’est la faute à Albert

Tout, tout est relatif !

Charlot-dans-les-engrenages

Je cours après le temps ; je ne parviens jamais à le rattraper. Il me file entre les doigts d’autant plus facilement qu’ils ne cessent de tapoter sur ce maudit clavier qui me prend tant de mes précieux moments. Le temps se contracte, ma vie se dilate et la folie gagne celui qui ne maîtrise plus le moindre instant.

Au début, il y a bien longtemps, le temps prenait son temps. Il faisait la pluie et les belles journées, allait au rythme des saisons et du soleil, se souciait parfois de la lune pour d’obscures raisons. Le temps avait tout son temps et les hommes allaient à leur rythme. Puis il a fallu que les maîtres du temps règlent la chronologie sur des considérations qui échappaient à notre entendement. Le temps entrait dans leurs desseins.

Qui commande au temps commande aux hommes. La chose n’est pas nouvelle et les religions n’ont eu de cesse qu’elles n’aient plié le calendrier à leurs désirs hégémoniques. Le rituel, la répétition de la chronologie sacrée étaient les plus sûrs moyens de prendre du bon temps pour ceux qui dictaient leur foi et leurs dates à tous les autres.

Le temps c’est sacré et il fallait bien que les lieux de culte imposent leurs clochers à tous les mécréants qui passaient leur temps à bayer aux corneilles ou bien à regarder tourner le soleil. Si le salut est au ciel, il ne l’est certainement pas dans le rythme naturel des saisons et des jours. Le temps n’est plus à la rêverie ni à la contemplation.

Le temps a fini par nous être compté, mesuré, pesé. Le temps c’est de l’argent, surtout pour les autres qui nous facturent le temps passé à des prix astronomiques. Nous qui vivons de l’air du temps, nous ne pouvons que déplorer cette inflation considérable, ce temps qui s’écoule vers d’autres poches que les nôtres.

Puis tout a basculé avec Albert qui a affirmé que le temps n’était pas uniforme, qu’il pouvait se rétracter, se vivre autrement. La relativité, une théorie si complexe que je ne vais pas perdre mon temps à essayer de la comprendre, moi qui ne suis pas une lumière. Ce que je sais pourtant, c’est que le temps qui, depuis longtemps s’était fait un nom, se découvrait un pronom et de nombreux antécédents.

Nous basculions dans la physique quantique ; fini le latin de cuisine, le temps était désormais aux savants et aux sérieux. Le temps nous échappait, il devenait astronomique. Les aiguilles ne tricotaient plus les minutes et les heures, le cadran perdait de son attrait et les chiffres lumineux rendaient fastidieuse la lecture de l’heure.

Nos vies sont ainsi passées sous les fourches caudines de la rigueur des horaires SNCF ; curieusement, dans le même temps, cette noble entreprise a perdu, quant à elle, sa légendaire régularité. Notre temps n’est plus à une contradiction près. Maintenant, la précision, si elle n’est plus horlogère, s’inscrit sur les téléphones portables qui ont relégué montres et pendules dans les oubliettes du temps jadis.

Le temps va de l’avant. Il ne prend même plus le temps de regarder en arrière, de réfléchir ou de simplement prendre du bon temps. Il faut toujours aller plus vite, se dépêcher, courir, voler, dévorer le temps et l’espace. Nous sommes des ogres, nous nous dévorons la vie en oubliant de jouir du moment présent.

Le temps est venu de renoncer à ce temps contraint. Qu’Albert cesse de nous dicter sa loi ! je le préférais tirant la langue et se moquant de lui-même. Il est grand temps de revenir à un temps tranquille, un temps qui goûte l’instant. Retrouvons le pas débonnaire de l’humain qui va son train de sénateur. Le temps de l’instantané devra passer de mode sinon il nous emportera dans sa folie destructrice.

Temporellement vôtre.

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Bonimenteur de Loire
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