Mon petit grain de sel

De la terre à la mer

 marais salants

Comment voulez-vous qu’un garçon, né dans le grenier à sel de son village, ne soit pas sensible à la belle cité de Guérande, capitale autoproclamée des marais salants ? La beauté du site et la magnificence de la zone protégée, domaine des paludiers, ne peuvent que toucher le rêveur et l’esthète, tout comme le conteur, naturellement.

Car le sel a nourri notre histoire tout autant qu’il fut indispensable à l’humanité.L’homme l’a cherché, a fini par le trouver dans les entrailles du sol, héritage des passages de la mer, en ces temps si lointains où nous, les bipèdes, n’étions encore qu’ hypothèse improbable. Il a enchanté les gourmets tout comme les chantres de la fiscalité de privation.

La Loire a vécu au rythme des trafics, histoire ignorée à Guérande, protégée par le statut d’exemption de la gabelle appliqué à la Bretagne. Pourtant, rien ne fut plus inique que cet impôt qui pénalisait alors la seule façon de conserver les aliments ; une famine d’état en quelque sorte, un monstrueux racket pour les pauvres gens.

Les gabelous sillonnaient la rivière à la recherche des faux-sauniers, ceux qui, pour quelques maigres bénéfices, apportaient ce pauvre confort que les humbles gens espéraient : un peu de sel, non pas pour mettre du beurre dans les épinards, mais pour garder le cochon ou bien le poisson à l’abri des outrages du temps et de la chaleur.

Rien de tout cela n’aurait vu le jour sans le geste magnifique des paludiers. Ceux qui avaient vaincu les miasmes du marais et les maladies qui hantaient ces lieux insalubres pour y faire, par la magie de leur ingéniosité, pousser la fleur de sel et le fruit de la mer. Au-delà des prouesses liées à ce geste merveilleux, il y a aussi la beauté sublime dont les marais parent le paysage.

En cette saison, les herbes se colorent de mauve et de rouille. Il y a encore ce parfum de musc et de salaison et la présence innombrable des oiseaux sur ce paradis entre terre et eau. C’est beau à vous couper le souffle, à vous remplir les narines de toutes les senteurs de la mer et des zones humides. Prodiges de jouissances olfactives et visuelles, les marais sont un espace sublime.

Nous jouissons du décor de carte postale mais derrière la façade perce un travail dur et ingrat. J’ai vu des paludiers remettre en état une zone délaissée depuis bien longtemps. Travail rude et salissant, pénible et exigeant. Nous sommes bien loin de cette fleur de sel, or blanc qui viendra récompenser la peine de ces gens.

Combien d’activités humaines sont ainsi porteuses d’un tel écart entre les efforts consentis et le résultat qui semble survenir sans peine ni souffrance. C’est, une fois encore, l’occasion d’une admiration qui ne se satisfait guère de la multiplication des boutiques à touristes où l’on vend du sel à tire-larigot, bien loin de ces beaux artisans d’un rude labeur !

Je me souviens alors de Tibi et de sa croix, ce malin faux-saunier, pris par les glaces de notre Loire. Sans oublier ses compères, pourchassés par les affreux gabelous ; je me souviens encore du sel qu’ils cachaient à l’appétit du roy, dans les poissons ou bien dans les tonneaux.

Je me souviens encore de cette gabelle, impôt honni qui fut supprimé dès 1790 par une révolution qui se pensait populaire mais fit bien des victimes en ce petit coin de Bretagne. La gabelle, hélas, fut bien vite remise en place par l’Empereur : il fallut attendre 1856 pour que cesse enfin ce terrible larcin d’état.

Se promener ainsi en pays d’histoire, c’est continuer à se faire son petit cinéma personnel. Le mien met souvent en scène toutes les raisons de glorifier ces hommes et ces femmes qui ont trimé au pays, qui se sont battus pour combattre l’injustice, qui ont créé et inventé bien des prouesses ordinaires pour faire ce monde tel que nous l’avaient laissé nos anciens.

Je suis sans doute un pauvre naïf, qu’importe ! À Guérande, les embruns me portaient le souffle salé d’une belle histoire. Il est bien dommage que personne ne soit venu me la conter à l’oreille. Je n’ai eu droit qu’aux discours savants de gens bien trop raisonnables pour laisser filer leur imagination. Je m’en suis chargé pour vous, moi qui ai toujours besoin de cette part de rêve qui fait le sel de la vie …

Paludièrement leur.

Marais

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Bonimenteur de Loire
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