La fée ménagère.


Fable dominicale

Les limites du progrès.

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Une fois n’est pas coutume, abandonnons les rives de la Loire pour nous enfoncer dans la Sologne mystérieuse. Il fut un temps où cet espace marécageux était le royaume des mystères, des brumes et des cérémonies magiques. Il est vrai que vivre alors dans cette région rude relevait de la volonté farouche d’affronter les difficultés et la misère.

Parmi nos ventres jaunes, petits personnages rustiques, durs au mal et si proches de la nature qu’ils semblaient en être l’émanation, il y avait une dame que tous les gens du coin appelait « Ménagère ! ». Elle était toujours en action, travaillant sans cesse pour tenter de subvenir aux besoins de sa parentèle tout en se préoccupant de régler les conflits et les fâcheries qui ne manquaient jamais de surgir entre des gens prompts à se disputer le même gibier ou le même panier de champignons.

Notre héroïne ménageait toujours la chèvre et le chou. Elle cherchait à aplanir les querelles, à effacer les blessures, à réunir ceux qui se tournaient le dos. Ménagère avait toujours avec elle, un petit bouquet de genêts, c’est par son truchement que les nuages noirs amoncelés jusqu’alors étaient balayés comme fétus de paille.

Quand Ménagère s’approchait ainsi là où il y avait algarades ou bien rixes, on entendait à la ronde : « Notre bonne fée vient dissiper les poussières ! » Bien vite, l’idée fit son chemin et Ménagère comprit tout le profit qu’il y aurait pour sa chère Sologne à trouver une ressource simple et accessible à tous. Elle se mit à faire, avec le genêt du pays, des bottes qu’elle fixait à un manche de bois.

Genêt en gaulois se disait alors « Balano ». Le balai était né pour effacer les traces vilaines, les débris que ne manquaient pas de répandre au sol les vilaines querelles. La petite industrie de Ménagère profita à toute la Sologne. Bientôt le balai en genêt fit le succès du pays et fut adopté par la Gaule tout entière.

Ménagère, forte de ce succès, examina bien vite les mille et un usages qu’elle pouvait tirer de sa petite idée. Elle chercha naturellement dans sa Sologne toutes les fibres naturelles qui pourraient avoir un usage analogue. Le balai se diversifia, trouva des utilisations différentes en fonction des poussières qu’il fallait évacuer, des surfaces sur lesquelles exercer son office.

Le bouleau, la paille, les racines de chiendent, le noisetier, la tête de loup, la queue de rat et bien d’autres matières furent ainsi mises au service de la folie de propreté qui emporta tout le pays. Ménagère se frottait les mains ;elle était sur un petit nuage, elle marchait sur les étangs, en lévitation.

Bien vite, les gens, derrière son dos, parlaient à voix basse. La dame avait des pouvoirs mystérieux. Son invention magnifique lui donnait des ailes … Il en faut bien moins pour qu’une expression fasse un destin. La fée Ménagère prenant toujours la langue au mot se dit, une fois encore, qu’elle pouvait tirer profit de cette nouvelle réputation.

Les dames de Sologne naissaient toutes un peu sorcières. C’était alors une question de survie, tant elles avaient peine à maîtriser des hommes plus bêtes qu’humains, toujours en maraude dans les bois, toujours en traque, toujours en chasse. Elles devaient jouer de quelques maléfices, de décoctions transmises de mère à fille pour parvenir à les faire rentrer dans la masure.

Ménagère n’échappait pas à la règle bien que la dame, fût restée célibataire pour se consacrer à ses pouvoirs mystérieux. Ce fut la première fée de l’histoire, bien avant ses sœurs de bûcher : les sorcières de sabbat, qui enfourcha le balai de genêt pour élever le débat et s’en aller sous d’autres cieux.

Les premiers essais furent assez douloureux. On ne dit jamais assez qu’une invention nécessite des réglages savants, des échecs dramatiques et des avancées médiocres avant qu’elle ne prenne son envol. Ménagère n’échappa pas aux aléas de l’industrie aérienne. Elle connut des accidents retentissants, dut garder le lit fort longtemps avec quelques os brisés jusqu’à pouvoir enfin maîtriser son engin à la perfection.

Ce fut toujours le balai de genêt qui eut sa préférence. C’est lui qui lui assurait le meilleur équilibre, le vol le plus exempt de trous d’air et de turbulences. Je suis bien incapable de vous expliquer pourquoi … Le noisetier avait la fâcheuse tendance de décrocher en plein vol, la paille se délitait en l’air, la tête de loup avait trop de mordant au décollage.

Ainsi, il y avait un défaut pour chaque autre matière. La fée Ménagère ne s’entêta pas. Le genêt ferait l’affaire. Elle avait remarqué également que c’était surtout les nuits de pleine lune que son invention était la plus performante. Ces soirs-là elle visita le monde, ramena la paille de riz et la fibre de noix de coco pour diversifier sa petite industrie. Elle songea même à fabriquer des balais gros porteurs pour assurer les livraisons mais renonça bien vite à cette folie des grandeurs.

La fée Ménagère échappa aux affronts du temps. Un peu sorcière, elle avait pris pied dans l’éternité. Les siècles passaient, elle demeurait. C’est pourtant au tournant de notre époque qu’elle faillit perdre pied une première fois. L’invention du balai plat détrôna son cher balai de genêt. Elle vit là un signe des temps et un appel à une innovation technique.

Intuition ou bien prémonition diabolique, elle confia à une jeune consœur en sorcellerie, l’honneur d’effectuer le premier vol en balai plat à fibres synthétiques. Longtemps, ce souvenir douloureux fut pour elle une blessure profonde. La jeune fée en formation s’écrasa, le balai plat ne tenant pas l’air. La demoiselle n’avait pas encore obtenu son brevet de pilotage, son décès fit grand bruit dans la profession et, si la fée Ménagère ne fut pas poursuivie, elle le dut uniquement aux services qu’elle avait rendus à la corporation.

La fée Ménagère aurait dû percevoir la portée profonde de ce signe. Hélas, elle avait toujours été attirée par les innovations. C’est d’ailleurs grâce à ce penchant naturel pour la curiosité qu’elle avait tiré son épingle du jeu dans le métier si concurrentiel des fées et des sorcières.

Elle ne renonçait jamais à parfaire son engin, lui apportant des retouches techniques pour toujours plus de confort et de sécurité.

Elle fut la première à installer des avertisseurs lumineux pour signaler ses changements de direction, un miroir pour surveiller ses arrières, un petit balai frontal pour repousser les assauts de la pluie. Elle fut même à l’origine de la mise au point du balai-radio. Elle était en perpétuelle réflexion, c’est ce qui allait la perdre.

Quand l’aspirateur fit son apparition, un mage dont on taira le nom, profita de la fête des mères pour déclarer à sa manière, sa flamme pour la dame en lui offrant ce curieux engin. Les mages n’en sont pas moins hommes et ont souvent fort mauvais goût quand il s’agit de faire un cadeau à une femme. La fée Ménagère brancha son présent, l’électricité arrivant en Sologne comme dans bien des endroits reculés et enfourcha son nouvel engin.

La lourdeur de sa nouvelle monture ne semblait pas l’effrayer. Elle avait, depuis belle lurette, contourné tant de difficultés, affronté tant d’impondérables, qu’elle se pensait capable de répondre une nouvelle fois à ce défi. Le décollage lui prouva qu’elle avait raison, il fut triomphal. Mais bien vite, elle perdit tout contrôle, son balai électrique avait un fil à la patte.Le malheureux mage eut beau se hâter de débrancher l’engin, le mal était fait : électrisée, la dame avait perdu la tête.

Depuis ce jour, maudit entre tous, la fée Ménagère est en orbite. Elle est devenue prisonnière d’un vol circulaire qui ne cessera jamais. Elle chante pour oublier sa peine, elle enchante les nuits de ceux qui ont un cœur pour entendre. Des esprits chagrins prétendent même que l’aspirateur de la pauvre fée Ménagère aspire les poussières d’étoiles. C’est sans doute le point le plus inquiétant de cette aventure. Il serait grand temps de mettre fin à ce maléfice ; nos nuits ont tant besoin de rêve …

Ménagèrement sien.

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Bonimenteur de Loire
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