La fille épistolaire

Derrière sa lucarne …

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Elle se raconte, elle se dénude, elle se livre sans fausse modestie ni pudeur. Elle a découvert l’usage des mots , non pas ceux qu’elle pouvait dire mais ceux qui se couchent sur le papier, se donnent, dévoilent, mettent à nu. Écrire, la belle et grande aventure que voilà ! Elle ne s’en croyait pas capable et voici qu’elle se laisse prendre par cette étrange assuétude.

Les mots glissent, la délivrent d’abord. Elle se sent plus légère d’avoir ainsi creusé en son cœur, d’avoir cherché au plus secret d’elle-même. Un poids si lourd qui cesse d’oppresser enfin, une chape de plomb qui soudain se retire et libère les flots de la parole trop longtemps avalée, réprimée, distordue. C’est le temps de la légèreté et du bien-être.

Puis les mots se font plus insistants. Les premiers textes étaient heureux, légers parfois, souriants toujours. Cependant, ils n’avaient pas fini de percer les mystères, d’ouvrir les portes, de creuser des failles et parfois des gouffres. L’orage éclate ; les mots sont ainsi, qu’ils préfèrent la gravité à la futilité.

Leur étrange beauté conduit à s’immiscer dans la conscience, à pousser parfois bien au-delà, entre les zones d’ombres et les secrets, les mystères et les refoulements. Écrire ne vous laisse pas en paix ; il faut toujours aller plus profondément en soi. Insidieux et traîtres sont les mots : au-delà du message conscient, ils ouvrent bien des boites de pandore.

Pourtant, rien ne l’arrête. Elle a besoin de se vider pour mieux se reconstituer, de se perdre pour mieux se révéler. Elle agite ses démons, elle réveille ses peurs enfantines, elle convoque des anges et des gargouilles. Son ventre se met au diapason de ses confessions. Il se libère ; elle puise alors dans ses entrailles.

Hélas, ce torrent pour furieux et nécessaire qu’il soit, manque alors cruellement de fluidité. C’est un chaos de mots, un ouragan de sentiments, une tornade de drames, un séisme qui la laisse sans force. Le plaisir initial s’est fait opération à cœur ouvert. Elle sort, épuisée, de chaque jet sur le papier sans renoncer à cette impérieuse nécessité qu’elle découvre et qui l’enfante.

Petit à petit, son cheval au galop va retrouver un trot plus apaisé. Elle pensera alors à maîtriser ses phrases, à ne plus se laisser prendre par la puissance des émotions. Écrire c’est encore s’accorder le plaisir de la forme, la musique du récit, le rythme des sons et la variété des tournures. C’est un travail d’orfèvre et plus seulement l’opération au scalpel du chirurgien.

Elle reprend pied, elle refrène ses ardeurs. Elle se donne le temps de peser chaque sentiment, de leur octroyer des nuances et parfois une petite chance. Il n’est plus temps de décréter, de déclamer, de psalmodier. Il faut maintenant suggérer et mettre en suspens, sous-entendre et laisser penser.

Un autre est entré dans le jeu. Il n’a pas encore d’existence réelle, il est immatériel, improbable encore, incertain toujours. Il sera son lecteur et il a droit à un peu d’égards. Les vagues furieuses des mots ne doivent pas l’emporter. Elle doit adoucir sa confession pour lui laisser place et espace intime.

Elle reprend ce qu’elle a craché, elle reformule, elle module. Son journal intime est en train de naître sous ses yeux. Elle découvre ce plaisir incroyable, cette force tellurique qui se glisse sous sa plume. Si heureuse, elle sait maintenant qu’elle a ouvert une voie, qu’elle s’est façonné une voix. Sa parole porte davantage, qui s’inscrit en lettres de larmes et de joie, au travers de sa plume ou bien d’un clavier.

Puisse-t-elle aller plus loin, toujours plus loin dans cette formidable aventure de l’écriture ! Il lui faudra ouvrir de nouveaux horizons, oser la fiction ou bien le conte; s’inventer des formes qui nous permettront de la reconnaître. Elle en est consciente ; ce n’est qu’un début et il est prometteur. La fille épistolaire regarde la lune à travers sa lucarne, elle suit des yeux une étoile filante. Elle parle à un ange qui sera son inspirateur.

Heureux sont ceux qui ont, un jour, découvert cette étrange maladie ! Écrire, c’est le plus redoutable des exercices, la plus astreignante des épreuves, la moins sereine des habitudes. Rien pourtant ne remplacera cette jubilation devant les mots qui prennent corps, le texte qui se mue en message d’amour. La fille épistolaire le sait ; elle a fait le bon choix. Retirons-nous sur la pointe des yeux, laissons-lui le temps d’accoucher d’un nouveau cadeau.

Épistolairement sien.

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Bonimenteur de Loire
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