Aller aux champignons

L’aventure au coin du bois

champignons

Il y a bien des manières d’aller aux champignons. Je sais ceux qui détiennent secrètement un coin, qui s’y rendent en brouillant les pistes, qui connaissent tout de la forêt et n’y vont qu’à coup sûr. Ceux-là sont des ramasseurs redoutables, organisés, méticuleux. Ils ont du temps libre, la possibilité d’arpenter les bois aux premières heures du jour. Ils sont désespérants d’efficacité et, si peu partageux, que je les laisse à leurs paniers recouverts d’un journal pour ne rien laisser paraître aux malheureux de mon espèce.

Il y a encore les occasionnels du jour. Ils ont été poussés dans le domaine forestier par un coup de soleil, un repas qui s’est prolongé, une fête entre amis. Ils ignorent à peu près tout des pratiques de la cueillette, disposent de quelques pochons en plastique et jamais de l’indispensable couteau qui fait la marque du vrai ramasseur. Ils longent les allées, de crainte de s’égarer et, le plus énervant, remplissent leurs pochettes de tout et n’importe quoi.

Candidats à l’intoxication, ils sont si peu précautionneux qu’on peut s’étonner qu’il n’y ait pas plus d’incidents. Ils attendent le lendemain pour se rendre dans une pharmacie afin de contrôler le contenu de leur quête. Souvent le mélange inconsidéré a fait son œuvre et le pharmacien qui n’y connaît pas plus qu’eux, leur conseille de tout jeter. C’est le plus sage conseil qui soit !

Il y a les aventuriers des forêts profondes. Ils s’enfoncent au cœur du massif, prennent une direction pour se rassurer. Certains même se munissent d’une boussole qui, bien vite, sera oubliée au fond de la poche. Ils vont tourner, virer, brouiller les pistes et les repères. Tout à leur traque, le nez penché sur le moindre indice, ils s’égarent avec une constance qui mérite des éloges.

Ils vont se retrouver à l’autre bout de leur point de départ, ignorant tout de l’endroit où ils finissent par aboutir. Ils tendent désespérément l’oreille à la recherche d’un bruit d’automobile. Seule une route les remettra sur le droit chemin et encore, à la condition de marcher très longtemps ou bien de tendre le pouce. Ils se jurent, à chaque fois, de ne pas renouveler l’expérience …

Il y a les esthètes, les scientifiques qui se munissent d’une collection impressionnante de guides. Chaque champignon trouvé est passé au crible des différents ouvrages. Ils s’interrogent, émettent des hypothèses, doutent, observent l’environnement. Ils passent un temps fou avant de se rendre compte que la démarche est assez vaine, que l’espèce récoltée est banale ou bien trop rare.

Ils se disent que la prochaine fois, ils iront d’abord à l’exposition mycologique qui ne manque jamais d’avoir lieu dans le petit bourg voisin. Ils prendront des notes, feront des schémas et se spécialiseront dans deux ou trois catégories qu’ils iront chercher dès le lendemain. Hélas, ils feront chou blanc, ça va de soi !

Il y a encore les ramasseurs au long cours. Le panier accroché au porte-bagage, ils sillonnent les allées, repèrent les endroits qui promettent et descendent de leur monture. Ils ne perdent pas de temps en ronds inutiles ; ils se veulent rationnels et efficaces. Ils arrivent, ramassent et filent. Ils sont redoutables : derrière eux le vide se fait.

Il y a encore les malhabiles, les ignorants de la chose botanique. Ils n’y connaissent rien, sont paralysés d’inquiétude, finissent par ne rien ramasser avant que de filer chez le vendeur du coin pour s’offrir les girolles et les cèpes qu’ils ne trouveront jamais. Ceux-là, renoncent vite à cette sortie qui les couvre de fils de la vierge, de quelques ronces, crotte les chaussures et les bas des pantalons.

Il y a les gourmets. Ceux-là partent avec la ferme intention de se faire ensuite un bon petit plat. La sortie va durer plus longtemps que prévu. Elle se terminera dans une cuisine, avec force bouteilles et quelques recettes basiques. Le champignon s’il se fait rare, sera rehaussé d’œufs : l’aveu de faiblesse des petites récoltes. Seule la partie liquide ne manque jamais de quantité.

Il y a enfin ceux qui prétextent la sortie pour aller ailleurs, à la recherche du satyre puant. Ils ne sont pas à la recherche du même champignon. Je jette un voile pudique sur ces ramasseurs de l’improbable. Je prends mon panier d’osier et file à mon tour dans les bois. Je vais m’y perdre, qu’importe, c’est ainsi à chaque fois ! J’aime cette impression de liberté, d’errance sans but véritable. Je me laisse porter par cette folie douce : la cueillette des champignons.

Aller aux champignons c’est encore se résoudre à son ancestrale nature de chasseur, pêcheur, cueilleur. C’est se retrouver en symbiose avec une nature authentique et sauvage. C’est se dissoudre en elle, se perdre en chemin, égarer, l’espace d’une journée, l’urbain que vous êtes devenu. C’est un bonheur ineffable qui vaut bien quelques salissures, égratignures et le risque de ne rien trouver.

Forestièrement leur.

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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2 commentaires pour Aller aux champignons

  1. cestnabum dit :

    claudielapicarde

    N’en soyez pas offusquée La prudence s’impose naturellement

  2. Il y a encore les malhabiles, les ignorants de la chose botanique. Ils n’y connaissent rien, sont paralysés d’inquiétude, finissent par ne rien ramasser avant que de filer chez le vendeur du coin pour s’offrir les girolles et les cèpes qu’ils ne trouveront jamais. Je fais partie de ceux-ci, je ne touche pas aux champignons, je n’y connais rien du tout.
    bonne soirée.

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