Où vont les chevaux quand ils dorment ?


Suspendu au Panthéon de la chanson …

Allain Leprest est de ces géants qui n’ont connu, de leur vivant, ni la reconnaissance ni les honneurs des antennes . Heureusement, la mort ne condamne pas à l’oubli ceux qui ont laissé une œuvre suffisamment forte pour contraindre les oublieux, les indifférents, les petits esprits à réviser la sentence par laquelle ils l’avaient condamné. On nomme postérité cet étrange sursaut des prescripteurs de notoriété. On remarque, dans un mouvement inverse, l’oubli éternel dans lequel tombent bien des étoiles filantes …

Pourquoi ce diable d’homme avait-il été mis à l’écart des radios et des télévisions ? Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que, désormais, il faut être lisse et inoffensif, inodore et incolore pour avoir droit au chapitre sur les ondes. Allain n’était pas ainsi, trop débordant, trop imprévisible pour garantir un discours fade et sans saveur, sans risque et sans débordement.

Il buvait, plus que de raison, à la folie de son talent. Il trouvait dans l’alcool ce supplément d’âme qui lui permit de ciseler des chansons qui, justement, vont nous chatouiller de ce côté-là. L’écouter, c’est prendre le risque de réveiller quelques monstres, d’enfanter des chimères, de partir là où le consumérisme ne trouve pas de consommateurs dociles.

Il ne pouvait trouver place parmi les vedettes de la galette préfabriquée, ces chanteurs formatés en studio, choisis sur catalogue pour séduire sans interroger, pour plaire sans risquer de déplaire. La conformité est la norme, l’absence de rugosité la règle. Évacués les poètes et les rêveurs, bâillonnés les rebelles et les visionnaires.

Allain a bu le calice jusqu’à la lie. Seuls les professionnels, les artistes véritables : ses pairs, savaient son talent immense, sa plume magnifique, son univers d’exception. Le grand public, habitué depuis si longtemps à vivre en moutons, n’avait jamais cherché à le découvrir. Le redoutable « Vu à la télévision » est désormais le seul critère pour remplir des salles bêlantes. Brassens resterait dans les oubliettes des médias d’aujourd’hui.

Allain a tiré sa révérence. Il s’est passé la corde des maudits autour du cou. Il a donné à sa fin l’éclat qui a réveillé les consciences de ceux qui lui avaient toujours tourné le dos. Il y avait désormais quelque chose à dire, quelque chose à vendre sans prendre le risque de le retrouver sur leur chemin. Faire pleurer dans les chaumières, ça peut encore se faire !

Heureusement, il y avait les gardiens du temple, les amis fidèles, ceux qui l’avaient accompagné vraiment, qui l’avaient compris, qui s’étaient reconnus en lui. Ils avaient déjà offert de son vivant un spectacle qui tenait lieu de panégyrique avant l’heure. Ils lui avaient ouvert les portes de l’éternité scénique.

Ce sont encore eux qui le font entrer dans le panthéon des géants. Un spectacle d’une telle sobriété, d’une telle intensité, que celui qui en sort ne sera jamais plus le même. Le dépouillement du décor et de la mise en scène relève du sacré, de la cérémonie d’hommage. Nul discours à l’emporte-pièce, nulles mines de circonstances, simplement les chansons de l’artiste magnifiées, si besoin était, par des interprétations d’une incroyable sincérité.

Pour installer Allain dans l’intemporel, des voix d’enfants, maladroites et naïves, récitent un texte de Paul Lemesle. Nous partageons ainsi son parcours chaotique à travers ces voix enfantines, celles de ceux qui porteront son œuvre, qui feront perdurer ce spectacle qui n’est pas une fin en soi mais une renaissance. Les petites erreurs de lecture devenant alors la fragilité d’une création qui reste en suspens.

La salle était suspendue aux paroles, emportée par la musique tout en nuance et en élégance. Rien de trop, rien de tapageur : sur le devant de la scène, le texte, rien que le texte. Quand Yves Jamait chante, il réincarne Allain, le transcende, lui octroyant ce supplément d’émotion qui manquait sans doute au chanteur. Quand Jean Guidoni prend le relais, il nous entraîne dans un autre univers, ouvre une nouvelle lucarne qui éclaire différemment son œuvre.

Et puis, il y a le gardien du temple, Romain Didier, qui est l’enjoliveur testamentaire de son ami. Il tire de son piano l’âme du défunt, il nous le donne à comprendre comme jamais. Il y a tellement de respect que personne ne peut échapper à cette vague d’admiration. Voilà le spectacle musical qu’il ne faut pas manquer pour comprendre à quel point un maître a été injustement mis à l’écart par ce show-business qui souffle bien plus le froid que le chaud. Il y a de la rédemption dans cet hommage et un départ pour la gloire. C’est, hélas, bien trop tard, Allain n’est plus mais son âme circule dans des textes qui ne peuvent plus échapper à notre indifférence honteuse.

Pour les accompagner, deux musiciens entièrement au service du texte, tout en discrétion et en élégance ; à la guitare Thierry Garcia et à l’accordéon Philippe Mallard, soulignent les paroles plus qu’ils ne les illustrent. Ils nous installent eux aussi dans cette cérémonie d’émotion, d’hommage mais surtout d’admiration.

Admirativement sien.

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Bonimenteur de Loire
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