L’arche d’alliance


À son cours je passerai l’anneau.

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Il était une fois un poète ou bien un fou amoureux d’une rivière. N’en soyez pas surpris ; un peu partout de par le monde, vous trouverez des rêveurs et des esthètes qui se pâment devant un paysage, un décor somptueux qui les transporte au-delà de la mesquinerie des hommes. Ils se font peintre ou bien photographe, guide ou bien conteur, romancier ou bien chroniqueur pour déclamer leur amour.

Lui, n’avait d’yeux et d’âme que pour son petit coin de paradis. Il passait des heures à admirer ce prodige : harmonie parfaite entre l’eau et la forêt, entre ses sentiments et le choc esthétique qui s’offrait à lui. Il aurait souhaité offrir à son amante, un cadeau digne des battements de cœur qu’elle lui octroyait si généreusement.

Les hommes sont ainsi faits qu’ils sont capables de prodiges quand ils sont poussés par l’exaltation. Notre amoureux de sa rivière ne fit pas exception à cette règle. Il consacra une part importante de sa vie à étudier, lui qui n’avait pas imaginé, enfant, s’éloigner de sa mère nourricière, sa rivière féerique.

Savait-il lui-même quelle idée germait en son cœur éperdu ? J’en doute. Il n’est pas raisonnable de croire que toutes nos actions sont le fruit d’un plan établi, d’une ligne de conduite dont on ne déroge pas. Il faut que le temps et les circonstances fassent leur œuvre, tout autant que le hasard et la providence.

Il voulait enchanter sa rivière, lui accorder tout ce qu’il y avait de plus beau. C’est tout naturellement qu’il se tourna vers les arts pour chercher l’activité la plus propre à sublimer son désir. Ses professeurs se gaussèrent de lui ; l’époque n’était plus au naturalisme, à la célébration de la nature, à la représentation ou l’illustration du visible. Il fallait explorer les tréfonds de l’humanité, évoquer, symboliser les démons intérieurs d’un artiste en souffrance : lui pensait l’exact contraire !

Excédé que le beau fût passé de mode, il changea de voie. Il se tourna vers les sciences ; conscient que sa rivière comme toutes les autres en cette planète, subissait les attaques sournoises et pernicieuses des rejets d’une civilisation décadente, il songea à trouver le remède miracle pour la débarrasser des pesticides et des métaux lourds qui la rongeaient de l’intérieur.

Il découvrit bien vite, à ses dépens, qu’autour de lui, mû par un si bel amour, s’agitaient frénétiquement des êtres corrompus et vénaux, monstres d’égoïsme et de cupidité, prêts à tout pour que se prolonge à jamais la danse macabre des pollutions multiples. Face à ces gens, soutenus par des industries plus puissantes que les états, il était condamné à l’échec.

Il posa son sac d’écolier, loin des pipettes et des burettes. Il se réfugia en littérature, apprenant l’art obsolète de la versification et des métaphores, de l’agencement des mots et de l’envol des pensées. Il voulut se faire poète, chanteur ou bien romancier. Il pensait alors que les lettrés allaient se prosterner à ses pieds, partager ses admirations et chanter avec lui la beauté d’une rivière.

Il découvrit que, désormais, pour être lu, il faut porter un nom célèbre et surtout , de préférence, se garder d’écrire soi-même. Il est impératif également de se dénuder en public, d’y déballer ses histoires personnelles ou bien de dire du mal de son voisin. Le sexe, la mort, les mauvais sentiments, du sang à toutes les pages, des jurons et des ordures :l’exact contraire de ce qu’il voulait composer.

Il allait renoncer et retourner vivre le reste de son âge en contemplation près de celle qu’il chérissait tant, quand il fut frappé par une révélation mystique. Dans une conversation, surprise au détour d’une improbable rencontre, il entendit cette simple expression : « L’arche d’alliance ! ». Son esprit vagabonda immédiatement vers sa belle, il avait trouvé son Graal, la splendeur qui allait l’honorer à jamais …

Fort de tout ce qu’il avait appris au cours de sa quête impossible, il se mit à l’ouvrage. Il conçut des plans, les dessina,

établit des calculs savants. Chercha les procédures et les matériaux qui ne souilleraient pas son écrin préservé. Il se fit maçon et contremaître, tâcheron et portefaix. Il se fit ingénieur et sculpteur, poète et magicien.

Il y consacra sa vie, ses peines et ses deniers. Il versa plus de larmes et de sueur que de sang ; ce qu’il avait imaginé dépassait l’entendement. Autour de lui, de rares curieux s’interrogeaient et se moquaient. Il avait perdu la raison, il ne pouvait en être autrement !

Ce sont pourtant les plus belles choses qui nous unissent à l’univers. Ce qu’il avait entrepris relevait de cet étrange mystère. Quand le beau devient sublime, quand l’inutile se fait indispensable, quand le prosaïque se pare de grandeur, l’émotion devient fulgurance. Il avait construit un simple pont, un pont de pierre qui enjambait sa rivière …

Il lui avait surtout ciselé une alliance, marque indéfectible de son union à sa belle. À son cours, il passa l’anneau qui scellait à jamais leurs épousailles. Elle se glissait langoureuse et offerte , s’abandonnant à son amour. Il pouvait, le reste de son âge, admirer béat et comblé, le spectacle intemporel de son amour fou.

Il était le fiancé d’une rivière. Vivant en ermite à son côté, il n’avait d’yeux que pour elle et cette alliance merveilleuse qu’elle avait acceptée d’un charmant plissement de son onde. Un jour, il disparut dans les reflets de sa belle, de son amante, sa tendre fiancée. Non, il ne s’y noya pas, la fin eût été trop cruelle : il se fondit dans les reflets de son amour, il devint évanescent à son tour. Leur mariage venait d’être célébré.

Maritalement vôtre.

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Bonimenteur de Loire
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