Les parties de petits chevaux.


La vie et rien d’autre.

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Je me souviens des parties de petits chevaux avec ma grand-mère. Je passais quelques jours en sa compagnie, dans son petit appartement du vieux Tours. S’y rendre était déjà pour moi une aventure, un départ pour une expédition lointaine, en une époque où nous n’avions pas de voiture. Mes parents me confiaient, les yeux fermés, aux représentants de ces produits bien connus : brosses, savons et objets en osier, il me semble, fabriqués par l’association des aveugles

Le trajet se faisait alors le long de la levée. Dans cette Juva 4 break, je devais partager une place avec les produits de démonstration. La route ne cessait de tourner et la boîte à vitesse de la voiture brinquebalante de craquer, remplaçant le son nasillard de l’auto-radio qui, à l’époque, n’était encore qu’une hypothèse. Finalement, j’arrivais en assez bon état et me précipitais pour sonner à la porte de la vieille dame.

Je la revois encore, sa folle crinière blanche émergeant de sa petite fenêtre au deuxième étage. Elle n’y voyait presque plus déjà ; ses yeux étaient d’un bleu si clair, qu’ils avaient fini, au fil des ans, par en devenir transparents . Elle m’attendait et me faisait parvenir la clef par le relais d’une longue laisse de cuir, souvenir d’un chien que je n’ai jamais connu.

A ce dispositif, elle accrochait aussi un panier d’osier pour que des voisins bienveillants lui fassent parvenir le ravitaillement ou emportent quelques pièces de monnaie pour les courses selon une liste écrite au jugé. Ses jambes peinaient à supporter son surpoids, l’escalier étroit et tournant lui était une épreuve que son incomparable gourmandise avait provoquée.

Je n’allais pas lui en faire grief à elle qui ne manquait pas de m’accueillir avec des rillons de Touraine et des escargots. Chacun a sa petite madeleine : les miennes étaient une promesse de cholestérol. La dame avait eu une vie rude, faite du rejet de sa belle-famille, de la mort de deux époux, dont l’un par guerre, pour ne pas manquer son rendez-vous avec la grande histoire. Elle avait trimé seule, s’était vue éloignée de ses enfants car sa vie n’était pas conforme à ce que l’on attendait d’une femme respectable.

Ma grand-mère était gouailleuse, libre, indépendante, fière et, sans aucun doute, amoureuse plus souvent qu’à son tour. Écailleuse aux halles de Tours, elle vivait au petit matin ou bien les nuits de fêtes. C’est à cette dame, si peu recommandable, qu’on me confiait pourtant ; j’avais été le prétexte à son retour en dignité dans le cercle familial. Moi, je ne me souciais guère de ces considérations d’adultes, c’était ma grand-mère de cœur !

Je montais, le cœur battant, pour la rejoindre et l’embrasser. Débutait alors une période étrange pour l’enfant que j’étais. Nous partagions tout : l’intimité semblait se dissoudre dans l’étroitesse de la pièce qui servait à la fois de cuisine, de chambre et de salle de bain. C’est encore là que trônait en majesté le pot de chambre écaillé bleu qu’il fallait aller vider à l’entresol au petit matin …

Les dessous incroyablement affriolants, surprenants et colorés que ma grand-mère exposait en toute liberté devant moi et qui ne ressemblaient en rien à ceux que je connaissais des femmes de mon entourage, demeurent encore fixés dans ma rétine. J’aurais pu devenir fétichiste ou bien pervers ; j’ai échappé par un merveilleux miracle à ce que ce spectacle nocturne me préparait à coup sûr. C’est sans doute par la grâce de ces interminables parties de petits chevaux que je restais cet enfant innocent qui adorait sans réserve la vieille dame.

Il y avait dans ce jeu quelque chose de l’histoire du monde. Cette vaine course l’un contre l’autre (nous avions deux écuries chacun), ce combat impitoyable pour gagner son paradis, me fascinaient. Mais c’était bien plus encore les mimiques et les répliques de la chère femme qui donnaient à cette cérémonie sa dimension sacrée.

Le temps est si lointain, les souvenirs de l’enfance trop brouillés pour prétendre retenir l’exacte réalité de ces instants fugitifs. Ma grand-mère a vécu jusqu’à cent ans. Elle a perdu complètement la vue ainsi que son appartement quand le vieux Tours a été rasé. On l’a emprisonnée dans une tour sans âme dont jamais elle ne sortait . C’est enfin dans une maison de retraite, antichambre de l’enfer qu’elle a terminé son parcours, attendant la camarde … J’allai la voir, pas assez souvent à mon goût, jusqu’à son départ dans l’indifférence presque générale. Elle avait perdu deux de ses enfants, était en froid avec le dernier et n’avait plus aucun ami de son quartier, sacrifié à la salubrité urbaine.

D’elle, il me reste les petits chevaux, ce jeu en bois avec ces pièces en plastique coloré où nous jetions les dés, ceux de la vie qui va : la vie qui débutait pour moi, qui s’effilochait pour elle. Un souvenir incertain, quelques images gravées à jamais dans ma mémoire, une odeur étrange : celle de la petite boîte aux perles huîtrières que je n’ai jamais revue …

Et l’incongruité de la dame, le journal «  le Hérisson » qui était sa seule lecture. Qui lui lisait ce curieux journal ? Comment pouvait-elle encore distinguer ces dessins souvent si douteux ? Ce journal au papier vert m’aimantait. Étaient-ce de vieux numéros qu’elle conservait ainsi ? Je n’en saurais jamais rien. Le Hérisson fut, lui aussi, victime de l’enfermement dans la grande tour. Il disparut à jamais.

J’ai gardé également de la dame quelques ustensiles de cuisine dont une planche à découper qui fera sans doute encore quelques générations. Elle m’avait initié à la gourmandise ; je lui dois d’ailleurs quelques kilos de trop et sans doute, ce regard étrange sur le monde qui m’entoure. Elle n’était pas « de la haute », ma vieille dame des faubourgs ! Les chats ne font pas des chiens, vous comprenez mieux pourquoi je suis ainsi !

Chevaleresquement sien

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Bonimenteur de Loire
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