Le miracle de l’hôtel du Roy.

Une simple étincelle suffit …

f1.highres

L’hôtel du Roy est un bar- hôtel-restaurant comme il en existe beaucoup dans ce pays avec un bureau de tabac en prime qui lui donne tout son cachet, si je peux m’exprimer ainsi. L’endroit est glauque, sordide. Depuis bien longtemps, les propriétaires successifs n’ont pu que rafraîchir les murs, améliorer le mobilier sans jamais parvenir à se départir de cette sensation de cloaque.

Il est situé en face d’une gare, le long d’une artère fort empruntée : une route nationale qui déverse régulièrement son flot de véhicules. Aux heures de pointe ou quand l’horaire coïncide avec celui d’un train de grande ligne, c’est un bazar sans nom, un embrouillamini de voitures et de piétons.

Mais c’est le dimanche que cet endroit prend toute sa dimension pittoresque. Dans nos grandes villes de province, le dimanche après-midi, tous les magasins sont fermés et ce, jusqu’à ce qu’une loi inique ne vienne prochainement mettre un terme à ce droit social historique. Alors, notre hôtel du Roy est le seul bureau de tabac ouvert dans notre bonne ville, c’est ce qui en fait son succès commercial.

Il faut voir surgir ces pauvres sujets de leur dépendances, dévalant la route pour quérir le précieux poison qui est venu à leur manquer. Ils sont comme fous, se garent en double file, sur le trottoir ou bien n’importe où, alors que déjà en ce lieu, l’encombrement est à son maximum. Ils sortent, tels des démons, d’une cage qui, pour une fois, n’est plus enfumée …

Quand le manque se fait ainsi sentir, il faut dans l’instant trouver un paquet nouveau pour redonner corps à ce petit défaut nocif. Il leur faut retrouver alors la longue cohorte de leurs semblables : les naufragés dominicaux de la nicotine et du goudron. La queue s’allonge devant l’hôtel du Roy ; les derniers arrivants se retrouvent sur le trottoir. L’attente sera longue mais la délivrance est à ce prix.

Puis, quand le tour vient d’entrer dans ce qui fait également office de bar, les clients en quête d’imposition volontaire, découvrent un monde interlope, celui des habitués de l’endroit, ceux qui tiennent debout grâce au zinc ou bien les désœuvrés qui filent leur ennui, assis sur des banquettes défraîchies, éventrées ici ou là.

Souvent ce sont deux mondes qui se télescopent. Les poivrots et les paumés d’un côté, postés devant un verre et les quidams aux dents jaunes de l’autre. Seul point commun bien souvent, :ce petit tube de papier et de tabac qu’ils portent si souvent à leurs lèvres. On se regarde de part et d’autre, on se scrute, on s’observe. Les clients occasionnels distraient leur longue attente en contemplant cette micro-société si particulière quand, de l’autre côté, on s’étonne de quelques tenues si étrangères à leur monde.

Seul le besoin irrépressible de cigarettes justifie ce moment incroyable. Bien vite, le paquet en poche, le client fuit l’endroit en se jurant de ne pas se faire avoir la fois prochaine, d’être moins négligent ou plus parcimonieux. L’attente a été longue, le choc redoutable et l’impression désagréable. Cette plongée vers les bas-fonds ne laisse jamais indifférent.

C’est ainsi qu’un ami me narra la chose. L’homme était alors un fumeur notoire, un consommateur effréné qui grillait ses trois paquets par jour. Il avait beau avoir mauvaise conscience, voir les promesses macabres s’afficher sur son beau paquet de gauloises, il ne parvenait ni à se raisonner ni à avoir mauvaise conscience.

Les menaces, les avertissements, les informations, les patchs ou les conseils amicaux étaient restés inefficaces. Il clopait et ne s’imaginait pas mettre un terme à ce geste qui faisait désormais partie de lui. Il y avait bien ces matins redoutables ou la toux lui arrachait les poumons. Il y avait encore cet essoufflement dramatique dès la cinquième marche du moindre escalier. Mais rien de tout cela ne pouvait effacer le bonheur prodigieux de la fumée.

Pourtant, ce soir-là, dans la foule de ses semblables, dans cette queue absurde d’hommes et de femmes en manque, il a ouvert les yeux. Il s’est comparé, il s’est méprisé, il s’est dégoûté de lui-même. Révélation subite : il était lié par une drogue, assujetti à une folie suicidaire. Pire encore, il se vautrait ainsi dans la fange, dans l’indignité absolue. Sa voiture mal garée, lui toujours si sourcilleux des règles et des usages, sa personne parmi cette foule hétéroclite et si bigarrée, ce n’était pas concevable !

Il a fait demi-tour. Il s’est sauvé : il était sauvé. Il a fui celui qu’il était encore quelques instants auparavant. Il a tourné le dos à ce pauvre bureau de tabac et il est rentré chez lui. C’en était fini de son accoutumance, de cette terrible dépendance. Il était transformé, métamorphosé. C’était un autre homme qui reprenait sa voiture pour regagner son domicile, avec, chevillée au corps, une nouvelle conviction.

Jamais plus il ne toucha une cigarette. Cela fait dix ans que le miracle de l’hôtel du Roy a eu lieu. Lui, le mécréant, se refuse à croire en l’intervention divine. Je veux bien lui donner raison. Cependant, ce qui s’est passé le fameux dimanche soir, relève quand même de l’inexplicable. Il me fallait vous le raconter, telle qu’il me la confia, cette anecdote. Faites-en bon usage si vous êtes encore affublé de ce redoutable défaut.

Miraculeusement sien.

Publicités

A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
Cet article a été publié dans Et si la vie.... Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s