Songe d’une soirée de brouillard

L’esprit du fleuve.

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Qui ne s’est pas promené sur la Loire un jour de brouillard n’accordera aucun crédit à cette histoire. Sans doute, ignore-t-il tout de ce mystère qui, soudain, enveloppe toute une région dans une ouate compacte, tétanise le voyageur, l’égare sur des chemins qui finissent par se perdre dans les eaux ou bien les songes.

L’hiver est la saison des brouillards de Loire. Les Ligériens ressentent alors cette sourde oppression qui agit sur leur moral, étreint les cœurs et pousse souvent à voir de mystérieuses apparitions. Prenez garde, ne pensez pas que c’est votre esprit qui divague ! Il se passe parfois de bien étranges choses qu’il est plus commode de mettre sur le compte d’un phénomène météorologique.

Si vous allez du côté de Tavers, entre ville et rivière, l’espace est assez vaste pour subir les caprices du brouillard. Si vous vous aventurez en dehors des chemins balisés, il se peut que vous fassiez une rencontre qui ne vous laissera pas indifférent. Quand la lumière décroît, quand les bruits s’étouffent, quand vous avez perdu toute notion d’orientation, c’est alors que la bonne fée Morgane viendra vous attirer dans ses bras.

Bien des chemineux et des trimards, des adolescents en rupture de ban et des hommes en grande désespérance ont connu cette expérience. Certains en sont revenus, à jamais murés dans le silence. D’autres ont perdu l’esprit. Ils ont tous, dans les yeux, un voile qui leur laisse ce regard vide et inquiétant, les excluant à jamais de la communauté des gens ordinaires. Qu’importe, ils garderont éternellement un sourire béat et une humeur qui les éloignera pour toujours du lugubre territoire de la morosité.

Ceux-là ont aimé la fée, l’espace d’une seule nuit, délice parmi les délices, mirage et miracle. Ils ont perdu tout désir pour les êtres de chair, les femmes qui ne sont que de simples mortelles. Morgane a surgi un soir devant eux, sortant soudainement de la rivière, fière et mystérieuse. Toute de blanc vêtue, apparition superbe, dressée sur un char tiré par deux cygnes blancs.

Allait-elle à fleur d’eau ? Volait-elle un peu au-dessus des flots ? Aucun de ceux qui furent pris à son bord ne sera capable de vous le dire. Ils n’ont retenu que la dame, n’ont eu d’yeux que pour elle. Obnubilés par sa beauté, envoûtés par ses mouvements si tendres, énamourés et comblés par le seul prodige d’un regard.

Morgane n’est pas femme à s’offrir au premier venu. Tout avec elle n’est que sensation fugace, amour platonique, fulgurance des sens. Rien n’est consommé charnellement et pourtant, le pauvre homme, pris dans les rets de cette apparition, perd toute mesure et tout contrôle. Il se pâme, se déverse en spasmes irréfrénables, se vide de toute volonté.

C’est un sortilège digne de la prêtresse Circé. Mais dans ce cas-ci, l’homme ne sera plus jamais un pourceau, il restera chaste le restant de ses jours. Morgane l’abandonnera sur la rive après quelques instants vécus comme une éternité de jouissance, un geyser de sensations. L’homme, évanoui et hagard sera retrouvé par un comparse, le lendemain. Il tiendra alors des propos si confus que plus personne ne fera l’effort de chercher à comprendre son délire.

« La fée a encore frappé », diront les plus sages, les gens d’ici, capables d’accorder fiance aux histoires qui surgissent parfois des limbes. « La folie a gagné ce pauvre diable », diront les gens sérieux et bien trop savants, ceux qui ont besoin d’explications rationnelles et de certitudes. Qu’importe ce qu’on peut en dire ; un nouveau simple d’esprit ira de village en village, quémandant son pain et un toit.

Ici l’on dira bredin, plus loin il sera bazin, ailleurs il se fera traiter de simplet quand des plus jeunes lui jetteront des cailloux. On dira qu’il a perdu la raison, son jugement ou bien ses facultés. Il ne viendrait à l’esprit de personne de considérer qu’il a conservé tout le sien. Il sera qualifié du doux nom de berlaudiaud par les gens sans malice quand de plus prétentieux le prétendront aliéné.

La fée s’amusera, une fois encore, d’avoir semé le trouble dans tous les esprits. D’un seul regard, de quelques œillades, elle s’était faite envoûtante naïade. D’un claquement de doigt, elle s’en est retournée dans les profondeurs cotonneuses. Est-elle la fille Liger en personne ou bien une émanation vaporeuse ? Est-elle fée ou plutôt sorcière ? Est-elle l’esprit de l’eau ou bien l’incarnation des légendes celtes ?

Vous vous êtes souvent demandé ce qui pouvait bien expliquer ma folie. Je viens de vous divulguer mon secret. J’ai rencontré un soir la fée de la rivière et je ne l’oublierai jamais. Ne vous moquez plus ! Vous savez désormais d’où vient ce comportement insensé, cette douce folie qui m’égare en pays de menterie. La seule chose de raisonnable que vous puissiez faire, c’est de ne point vous promener en bord de Loire par un soir de brouillard.

Précautionneusement vôtre.

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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2 commentaires pour Songe d’une soirée de brouillard

  1. cestnabum dit :

    Lacafeu

    Venant de vous, le compliment est d’auatnt plus apprécié
    Merci l’ami

  2. lacaufeu dit :

    Nabum,

    Un beau texte qui souligne une fois de plus vos talents de conteur.

    Bon dimanche

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