Le chevalier au bouclier vert

Une rencontre réjouissante

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Il vient juste d’avoir dix ans et je le rencontre pour la première fois. Mon nouveau poste me conduit d’école en collège, de collège en lycée, pour aller au-devant de jeunes qui bénéficient de la loi d’intégration du handicap scolaire. Parmi mes nouveaux clients, les élèves atteints de dyspraxie sont les plus déstabilisants.

Il est surprenant de découvrir des gamins incapables d’écrire à la main. Les vieux réflexes du maître reviennent à la surface et l’envie de lui dire : « Applique-toi ! » tombent à plat devant cette impossibilité à automatiser l’écriture manuelle. J’avoue qu’il y a peu encore, ces élèves eussent été rejetés au fond de la classe, ostracisés par une lacune inconcevable dans une école entièrement vouée à l’écrit.

Fort heureusement, depuis quelques années, les dispositifs « Dys » veillent au grain, pour ne pas laisser sur le bord de la route ces jeunes flanqués d’une drôle de difficulté. La prise en compte de ce qui fut, jusqu’alors , un handicap scolaire rébarbatif, demande des moyens (un ordinateur équipé de logiciels spécifiques et la présence d’une assistante de Vie Scolaire) et bien des conseils pour que les enseignants acceptent de suivre les recommandations liées à ce trouble de l’écriture : cours sur photocopies ou clef USB par exemple.

Mais en dehors de cet aspect purement mécanique, nos dyspraxiques peuvent parfaitement suivre une scolarité normale s’ils sont dépistés et aidés comme il convient. C’est bien là l’un des résultats positifs d’une loi qui, par d’autres côtés, montre bien des défauts et donne souvent de vains espoirs aux familles et aux enfants. Mais ceci est une autre histoire …

Revenons à notre chevalier au bouclier vert. Il s’installe devant moi, vaguement mis au courant de ma visite par sa mère. Il ne semble pas intimidé. Je le rencontre seul, pour cette prise de contact, n’ayant, par choix personnel, ni lu sa fiche ni discuté de son cas avec les professionnels qui le connaissent. C’est une posture à laquelle je tiens et qui me permet de me faire une opinion en dehors de tout préjugé.

Mon élève se présente. L’élocution est aisée, le débit rapide. Il semble parfaitement à l’aise. Rien ne le distingue d’un autre élève. Il a même l’air plutôt espiègle et franchement coquin. Il se raconte, facilement, habitué sans doute à trouver sur sa route, une armée de spécialistes en tous genres qui viennent se pencher sur son fardeau. N’étant, à proprement parler, spécialiste en rien, je l’écoute attentivement, je le laisse me dire ce qu’il a envie de me raconter.

Au bout de quelques minutes et après les inévitables banalités de circonstance, je lui demande s’il a lu récemment un livre. Ce n’est pas une question anodine ; il a l’œil qui pétille, je devine en lui un potentiel surprenant. Il me répond qu’il y a des livres dans lesquels il entre aisément et d’autres qui ne lui disent rien, mais qu’il aime lire et qu’il y consacre beaucoup de temps. Voilà un bon client !

J’en profite pour abandonner le canevas habituel des présentations initiales et lui demande de me raconter son dernier roman palpitant. Il tient à préciser, tout d’abord, qu’il l’a terminé à la fin des vacances, qu’il a lu par erreur un livre destiné aux années collèges, un peu long pour lui : plus de 300 pages me dit-il ! « Qu’importe, lui dis-je, raconte-moi ce que tu te rappelles … »

J’ignorais alors que j’allais l’écouter pendant près de trente minutes. Mon jeune ami était intarissable. Il se rappelait tous les détails, les noms et les circonstances. Il était au cœur de l’aventure ; j’avais devant moi un conteur, un lecteur habité par l’histoire qu’il avait lue et vécue tout à la fois. Il employait des mots savants, précis, appropriés.Quand l’un d’eux vint à lui échapper, il insista jusqu’à le faire resurgir de sa mémoire. C’était dans un registre totalement inhabituel pour son âge.

J’essayais, au fur et à mesure, tant bien que mal, de reprendre par écrit une partie de ce qu’il me confiait, me disant que cela attesterait de la remarquable efficience de ce garçon brillant. Je n’ai rien eu à modifier ni à reformuler. Je vous donne, en guise de témoignage, cette transcription éberluée d’un enseignant, subjugué par la faconde d’un élève catalogué comme handicapé scolaire. Vous pouvez douter de la véracité de ce moment ; je vous affirme qu’il se déroula tel que je vous le rapporte.

Imaginez-vous alors que ce gamin, incapable d’écrire de manière organisée et déchiffrable aurait été, en une autre époque, rejeté dans des classes de relégation. C’est lors de tels moments qu’on se félicite des moyens mis en œuvre pour qu’une telle pépite ne reste pas sur le bord de la route, abandonnée à un sort funeste. Embarquez-vous avec moi pour son récit.

Thibault de Montcornet, est devenu un chevalier errant parce son frère ainé l’humilie. Il change de patronyme et se nomme alors Thibault de Sauvigny. Il rencontre Eléonore, la fille du comte de Blois et en tombe amoureux. Celui-ci est très généreux avec ses paysans, il reçoit bien Thibault. Hélas , le comte de Blois meurt dans une bataille en recevant au bras une flèche empoisonnée.

Le fils du comte devient le nouveau comte. Les relations entre Thibault et un frère du nouveau comte ne sont pas bonnes à cause de l’une de leurs sœurs qui est jalouse.

Thibault réclame le jugement de Dieu pour rentrer dans ses droits. Il gagne le duel et le frère est banni. Pour que celui-ci ne parte pas, il tue son frère aîné afin de prendre sa place. Thibault décide de partir et son amoureuse fuit, elle aussi, déguisée en bonne sœur sans que Thibault le sache.

Thibault devient alors chevalier du roi Louis le Gros. Le comte de Blois attaque Chartres avec Foulque de Montcornet le méchant frère de Thibault. Le roi a le droit d’exercer la vengeance de Dieu et avec Thibault délivre la ville de Chartres alors assiégée par les félons. Un soir de siège, la méchante sœur du comte de Blois glisse au roi un message accusateur contre Thibault. Thibault est accusé de livrer des armes aux mahométans.

Thibault est rejeté de l’armée royale. Il se réfugie dans une taverne. Thibault est accompagné de son écuyer et de son jongleur. C’est ce dernier qui entend deux brigands projeter de capturer le roi et qui prévient son maître. Thibault sauve le roi lors de l’attaque et retrouve sa confiance. Ils finissent par délivrer Chartres et c’est dans la ville que, pendant le triomphe, Thibault s’étonne qu’une bonne sœur le regarde étrangement. Il file sans rien lui demander …

Ce n’est autre que son amoureuse qu’il n’a pas reconnue. Celle-ci finit par le retrouver dans la taverne, là où il dort avec ses deux compagnons. Thibault la reconnaît, enfin, lorsqu’elle quitte sa coiffe. Thibault retourne à Blois avec Éléonore. Ils se marient et Thibault devient comte de Blois à la place du renégat qui a été emprisonné pour sa trahison.

Quant à Montcornet, il est, lui aussi, puni par le roi et Thibault récupère également son domaine à la place de son frère, méchant vassal félon.

Parfois, on se dit que nos impôts ne sont pas inutilement dépensés. Je pense que je n’aurai pas besoin d’accompagner très longtemps ce gamin si intelligent. Quelques adaptations techniques pour compenser son handicap et le tour sera joué. Un jour qui sait, nous aurons le bonheur de lire un roman de cape et d’épée sorti tout droit de son clavier …

Admirativement sien.

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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2 commentaires pour Le chevalier au bouclier vert

  1. Il compense parfaitement son handicap par une mémoire parfaite et une élocution sans faille, je confirme il devrait s’en sortir facilement dans la vie maintenant qu’il y a les claviers pour s’exprimer.
    Amitiés

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