Les tailleurs de Douzilles

Fable à croire sans modération

In vino veritas

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Tout a commencé au domaine de la Trochoire, sur le coteau surplombant la Vienne, à deux brassées de la Loire. Le maître de ces lieux, propriétaire vigneron d’un château construit sur la falaise, me fait visiter les immenses caves percées dans le tuffeau.

Elles reposent en paix dans l’oubli. Depuis belle lurette, elles ne contiennent plus ce précieux breuvage qui fit leur gloire et fut aussi cause de la découverte que nous allons faire. Il est des secrets qui sommeillent dans les entrailles de la terre et celui que nous allons mettre à jour, n’est, hélas, pas à la gloire de notre marine de Loire.

Mais n’allons pas trop vite en besogne ; le vin n’est pas encore tiré ! Plus nous nous enfonçons dans les galeries, plus les fûts sont couverts de moisissures, attestant de leur long sommeil en ces lieux. Ils ont bien de la bouteille, bien plus d’une centaine d’années … Certains portent une étrange blessure : un stigmate qui nous intrigue.

Nous allons quérir une torche électrique pour observer plus avant ce qui nous a intrigués et tenter d’en percer le mystère. Quelques barriques ont, sur la partie supérieure de leur façade, du côté où se trouve la cannelle, comme un petit bouton, une marque distinctive, sans doute faite d’un autre bois que celui d’origine.

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Nous déchirons un ancêtre pour observer d’un peu plus près la chose. Édouard, le maître de céans est adroit. Je pense qu’il a une petite idée en tête ; on n’est pas vigneron pour rien. La suspicion le pousse à croire qu’il y a quelque grivèlerie dans l’air, turpitude secrète d’amateurs de vin. Il examine la blessure avec un outil, cherche à en extraire ce qui lui semble être une pièce incongrue …

Après bien des efforts, sacrifiant le tonneau, qui, il faut l’avouer, tombe en poussière, il découvre le pot aux roses, la clef de l’énigme. La barrique a été percée par une main malveillante à moins que ce ne soit par un gosier trop avide. Son forfait accompli, le buveur indélicat a rebouché la blessure, cette trouée libératrice, avec une cheville faite dans un bois blanc et tendre.

Bien installés autour d’un Chenin délicat, nous échafaudons des hypothèses. C’est dans le vin que surgit la vérité. Nous sommes devant la preuve indiscutable de la sournoiserie des mariniers d’antan. La honte me monte aux front, mes idoles n’auraient été que de vulgaires perce-barriques pour satisfaire leur inextinguible appétence. J’en reste décontenancé.

Nous devons en avoir le cœur net. Il nous faut tirer au clair cette sombre histoire ancienne. Heureusement, il y a prescription et, si la réputation de la marine de Loire aura à souffrir de la vérité, les descendants de nos glorieux mariniers n’auront pas à rendre compte des innombrables larcins commis par ces buveurs invétérés.

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Les archives sont formelles, elles pointent d’un doigt accusateur, cette filouterie gourmande. Certains se firent prendre la main dans la barrique et durent faire du trou pour ce qui tombe sous la qualification de vol. La tentation était si grande que j’ose croire qu’ils bénéficièrent des circonstances atténuantes !

Les mariniers, puisque je vous dois cette vérité qui m’est si difficile à reconnaître, avaient souvent grand soif. La fréquentation assidue de la Loire les poussait alors à n’ apprécier que très modérément l’eau. On peut aisément comprendre cette aversion tant ce métier provoqua de noyades au cours de l’histoire. Et puisqu’une des principales marchandises transportées était le vin, ils crurent bon de se servir directement à la source. On peut participer à la grande chaîne de la distribution et vouloir malgré tout supprimer quelques intermédiaires !

Quand le marchand était à terre, que le capitaine avait mieux à faire que surveiller son équipage, bien prestement, un de nos lascars perçait un fût avec une mèche. Certains linguistes avertis estiment que l’expression « être de mèche » vient de cette déplorable occurrence, mais tel n’est pas notre propos. Le vin s’écoulait alors et il ne restait plus qu’à le recueillir dans de grandes chopines avant d’enfoncer une cheville pour effacer l’effraction. Dans les archives, ladite pièce en bois dont nous venions de mettre à jour un des exemplaires, était désignée par les voleurs eux-mêmes du doux nom de douzille.

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La légende des perceurs à la douzille pouvait naître. La petite pièce accusatrice allait avoir son heure de gloire quand on lui fit porter le chapeau pour expliquer que, parfois, le vin tournait vinaigre en arrivant en Orléans. Les gens sont mesquins et trouvent souvent prétextes fallacieux pour expliquer d’autres causes.

Voilà, vous en savez autant que moi. Les gredins d’aujourd’hui doivent bien rire de la modestie de cette pratique ancienne. C’est à une tout autre échelle qu’ils nous trompent et nous escroquent. Mais ceux-là risquent bien moins de se faire prendre que nos pauvres tailleurs de douzilles, dont le seul crime fut d’avoir si grand soif !

Perceusement leur.

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Bonimenteur de Loire
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