La grand-messe

Rite administratif

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La grande cérémonie de rentrée va avoir lieu ; ce rituel incontournable des structures tentaculaires, des ensembles complexes et des sociétés savantes. La salle se remplit progressivement et je constate, conformément à la statistique, que le secteur médico-social est presque exclusivement l’affaire des femmes. C’est d’ailleurs d’après le niveau sonore de ces quelques minutes d’attente, que je valide cette impression sans avoir besoin de dénombrer: l’aigu domine indubitablement !

Elles sont venues de trois départements pour écouter la bonne parole : celle qui vient des cieux. Le président en la circonstance remplace Dieu le père. Dans l’angle de la salle, face au public, une traductrice double le discours en langue des signes. À ce détail près, rien ne distingue cette liturgie d’une autre confession.

Le silence est total durant l’exposé présidentiel. Je remarque cette distinction notable qui vient en rupture avec les éternels apartés des réunions de rentrée de nos collèges. La déférence est de mise ici ; ce n’est pas pour me déplaire. Je me dois également de souligner que Monsieur le Président est une vieille connaissance et qu’il est venu me saluer. Je vais devoir modérer mon langage.

Autre différence majeure avec l’éducation nationale : la réunion a débuté à l’heure. Deux ou trois minutes d’écart par rapport à l’invitation : une broutille … Fait exceptionnel pour moi : nul retardataire ne vient afficher de manière ostentatoire sa liberté d’esprit, son mépris des convenances ou son incurable élasticité temporelle.

L’exposé replace l’activité de l’association qui gère le grand secteur relevant de l’économie sociale et solidaire. Le vidéoprojecteur est de mise ici, comme partout ailleurs. Il fixe les grands chapitres qu’aborde l’orateur sans faire redonder ses propos. Voilà bien une politesse que j’aime à souligner.

Je suis rassuré ; de-ci de-là, quelques petits chuchotements qui ne durent pas, qui viennent surtout du fond de la salle, ce lieu si prisé par les cancres et votre serviteur. La traductrice, à bout de souffle, demande au président de parler moins vite. La réflexion fait sourire l’assistance. Quant à moi, c’était la gesticulation effrénée de la dame qui m’amusait. Je venais de m’interroger sur sa capacité à tenir ce rythme toute la séance. Signer, c’est vraiment physique …

Les travaux engagés durant l’année sont évoqués. Des photographies illustrent le propos. Les hôtes des lieux réagissent ; une image est toujours préférable à un long discours. Des travaux d’assainissement provoquent une réaction collective. L’odeur, surtout quand elle aime à se faire désagréable, fait toujours frémir une chambrée. Même si le sujet relève souvent du tabou, il est systématiquement porteur. L’olfactif serait-il notre ultime rempart collectif ? Si les goûts et les couleurs ne se discutent pas, les odeurs restent dans l’air du temps !

Justement, un petit souffle désagréable pointe son nez. Les problèmes de budget, éternelles rengaines d’une nation en faillite, apparaissent ici aussi. C’est la crise, et le nerf de la guerre manque à tous les étages. L’impact des coupes budgétaires se fait sentir dans ce secteur comme dans tous les autres. Le pays semble ne plus avoir les moyens de ses politiques.

Notre bon président semble particulièrement convaincu dans son expression. Il a repris son débit initial ; c’est une vraie mitraillette et la traductrice transpire. La salle demeure attentive et silencieuse. Au bout d’une heure, c’est un vrai prodige ! Décidément ces personnels ne sont pas faits du même marbre que mes collègues enseignants. Aucune interruption véhémente tournée contre l’orateur, aucune exclamation destinée à interrompre le cours de l’exposé, aucune plainte agressive ; je me pince.

Une promesse de restructuration réveille l’assistance. Quelques exclamations retentissent au moment où je venais d’écrire les lignes précédentes. L’inquiétude professionnelle ou personnelle est toujours susceptible de titiller l’esprit de rébellion. Quoi de plus normal ? Cette fois, la salle bruit. Les nuages noirs pointent à l’horizon dans le ciel du secteur médico-social comme dans celui de l’éducation nationale ! Voilà un point commun partagé par tant de domaines désormais.

C’est au tour du jeu des questions-réponses. Le ton est empreint de courtoisie, même si pointe parfois une douce ironie amère sur la surdité du sommet aux inquiétudes de la base. Éternel sujet qui s’exprime ici sans récriminations ni longues tirades syndicales. À la tribune, la posture d’autorité n’est pas convoquée ; la sérénité est de mise. Les différences deviennent abyssales avec mon ancienne crèmerie.

Il faut souligner que les meneurs de la séance sont des militants, des salariés associatifs qui ne sont pas en poste pour porter docilement une injonction nationale. Je perçois, mais peut-être suis-je dans l’illusion, que ne se jouent pas ici des rapports hiérarchiques figés. La distinction entre financeur et gestionnaire est clairement établie ; elle donne à la direction une posture bien plus proche des personnels, une volonté plus effective de concertation dans un contexte sans doute très restrictif.

Une sujet brûlant vient sur le tapis. Bon nombre de ces personnels passe son temps sur la route et les points du permis fondent comme subventions au soleil. Cette fois, c’est le grand brouhaha, la colère citoyenne des « vaches à lait » que l’Etat trait à longueur de contrôle. Je vais devoir surveiller mes écarts de conduite : les miens ne sont pas routiers mais qui sait, la sévérité des radars est sans limite !

La réunion se termine sur ce bel excès de vitesse. Le Président a dû perdre quelques points à parler si vite mais nul ne viendra le blâmer. La messe a été plus courte que prévu et chacun peut rentrer, heureux de cette première semaine de labeur.

Thuriférairement leur.

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Bonimenteur de Loire
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