Rencontre du premier type.

L’anachronisme suprême.

1_Entraygues

Il est parfois des rencontres qui interrogent et laissent pantois. Celle que je fis, dans un petit coin perdu de notre douce France, me laisse tout aussi circonspect que dubitatif. Qui est donc ce personnage, sorti tout droit d’un livre d’histoire ou d’une légende merveilleuse ? Y aurait-il une parcelle de vérité dans son invraisemblable récit ? J’avais envie de le croire ; son aventure était trop belle pour qu’elle tombe en poussière …

Tout a commencé il y a bien longtemps, en des temps si anciens que l’humanité n’était encore qu’une hypothèse improbable. Venu de l’Oural ou même d’un peu plus loin, un peuple s’avance à la recherche d’un coin de terre, à l’écart d’un nouvel arrivant qui prend tant de place. Les hommes sont robustes, les femmes tout autant, ne font pas autant d’enfants que les intrus ; il faut se préserver et s’isoler pour survivre encore.

C’est dans une région sauvage, au cœur des vallées du Lot et de la Truyère, entourée de montagnes et isolée des grandes voies de transhumance que ces Gabales, vont se réfugier. Ils vont s’y installer et développer, au fil des siècles, des modes de fonctionnement qui ne seront en rien ceux de leurs voisins.

Pour eux, le pouvoir appartient à la collectivité qu’ils nommeront communauté. Ce qui n’est à personne en particulier devient immédiatement la propriété de tous. Forts de cette certitude, ils repoussent les gourmands qui veulent s’approprier terres et pouvoir. L’union de tous est plus grande que la force d’un seul.

Cette histoire se retrouvera à l’identique dans les hautes montagnes suisses. L’indépendance ne peut s’obtenir qu’au prix d’une conviction inébranlable, d’une foi en un principe auquel nul ne songe à déroger. En différents lieux de notre Europe, de petits espaces préservés vont se constituer ainsi en communautés, espaces de démocratie et de culture dans un monde qui va se construire à côté d’eux, fondé sur l’appropriation, au service de quelques-uns seulement, de toutes les formes de puissance.

Ce récit de mon interlocuteur fut long. Il me raconta ensuite l’arrivée des féodaux, envoyés par les rois d’Aragon et de France. De grands princes aux prétentions immenses, voulant imposer par le fer une volonté qui n’était que désir hégémonique. Le féodalisme avait structuré tout le royaume, à l’exception de quelques enclaves rebelles.

Le pouvoir dans cette communauté était attribué par un vote annuel. Des consuls dirigeaient la cité et les campagnes, réglaient les conflits, assuraient l’instruction et le commerce pour le bénéfice de tous. L’oligarchie n’avait pas sa place en ce lieu ; le Prince, venu d’ailleurs, était un intrus prétentieux et pédant. Il prit la terre pour y construire un château, réclama immédiatement taxes et corvées au nom d’un sang qui coulait dans ses veines et qui n’était pas de même nature que celui des manants. On le pria d’en rabattre et de payer d’abord son dû avant que d’imposer quoi que ce soit à ceux qui ne seraient jamais ses sujets mais des égaux avec lesquels il fallait compter …

L’histoire de mon ami se jouait maintenant des siècles et des hommes. Il avait fait de son pays une citadelle imprenable, un espace de liberté et de rêves. Je ne savais plus que penser mais aimais ce récit magnifique, ce frondeur orgueilleux qui finit par m’avouer le plus grand de ses secrets : il était descendant de Néanderthal ! Il avait lui-même dix des douze critères morphologiques attestant de son appartenance à ceux qui ont survécu ….

Il revint en arrière, évoqua une langue qui n’était pas le gaulois et qui avait constitué la base lexicale du patois local. Il m’informa que sa parlure était riche de plus100 phonèmes quand le français n’en comportait que 33, Il m’affirma que les contes et les légendes qui nourrissent les veillées de son pays, ces petites Pabianas, développent de brèves histoires toujours issues d’un fait réel et souvent très ancien.

Si la tradition catholique a glissé ses saints et ses croyances dans ce merveilleux panthéon, lui savait y déceler les dieux de ses ancêtres, les cultes d’au-delà du monothéisme tout puissant. J’étais émerveillé, j’avais accepté de franchir le seuil du possible, il m’avait convaincu et je l’aurais écouté jusqu’au bout de la nuit s’il ne m’avait fallu partir. J’espère le retrouver lors d’un prochain séjour. Je suis disposé à le croire et partir avec lui à rebrousse-histoire, inventant un peuple libre et fier, un petit village même pas gaulois, qui tiendra éternellement tête à tous les envahisseurs homo-sapiens.

Qu’importe si mon récit est un peu confus, quelque peu décousu. Je restitue ici, une conversation qui dévia petit à petit vers cet incroyable aveu. J’en reste encore sous le charme ; l’homme avait la voix chantante des conteurs occitans ; il y jouait des mots et des expressions vernaculaires ; il passait d’une langue à une autre sans que jamais je ne perde le fil de son propos. Je vous devais ce récit au risque d’être moqué. Je m’en moque itou, j’avais, moi aussi, passé le mur des songes.

Préhistoriquement vôtre

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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