Georgette de Chaveyriat

Un coup de fourchette impeccable

commerces

Il se fait parfois des rencontres au hasard des circonstances. Georgette était convive dans un petit restaurant qui m’accueillit pour le déjeuner. Une belle table qui vient de s’ouvrir sous le modeste nom de « Petit Mézeriat ». Amandine vous y reçoit avec un sourire bienveillant tandis que Marc joue les maîtres queux avec talent.

Le petit estaminet affiche complet. Les fidèles, des ouvriers qui sont devenus bien vite des habitués et qui partent en laissant une ardoise, des gens de passage, attirés par une réputation qui commence à se répandre dans ce pays, à deux pas de Vonas et du célébrissime Georges Blanc aux tarifs prohibitifs.

Marc sort d’une expérience désastreuse dans un restaurant où la patronne se prenait pour un tyran. Il a fait le choix de se lancer dans l’aventure avec sa compagne et le pari est en passe de réussir. Tous les ingrédients sont réunis pour que le succès soit au rendez-vous et tant pis pour la matrone revêche qui a perdu un excellent cuisinier …

Le midi, la table est simple. Deux menus seulement car les ouvriers sont pressés et il ne faut pas les retarder. Un prix d’appel à 13 € avec un quart de vin et un menu à 17 € pour les visiteurs. Un menu différent, certainement beaucoup plus élaboré, est réservé au soir où est restreint le nombre de couverts pour assurer une qualité sans faille.

Ce midi donc, le restaurant affichait complet et refusa même quelques clients arrivés trop tard. La suite nous prouva que, malgré la simplicité de la carte, la qualité était au rendez-vous, avec des produits frais, un service souriant et discret et des saveurs qui n’ont rien à envier à celles des plus grands.

A notre arrivée dans la salle bondée, j’avais bien repéré la table voisine où trois anciens parlaient un peu fort ; l’âge sans doute et peut-être un peu de vin ! Puis, les convives pressés partirent les uns après les autres et il ne resta bientôt plus que notre table et celle de nos trois voisins. Nous en étions au dessert. Repu, je demandais un simple fromage blanc que je salais et poivrais … sous le regard ébahi des trois derniers convives.

C’est Georgette, membre de ce terrible trio gastronomique, fort intriguée par mes manières de faire, entama la conversation. Elle se délectait d’un plateau de grenouilles à la persillade :plat figurant au menu du soir privilège dont ces gourmets avérés avaient pu jouir en le commandant à l’avance. Ils se régalaient incontestablement, ce que nous confirmaient les yeux brillants de la vieille dame. Nous profitions d’effluves délicieux, sans trop de regrets d’ailleurs car nous venions de nous régaler avec une raviole de cabillaud et mostelle, parsemée de petits légumes nouveaux et de chips de fromage. Nous n’avions rien à leur envier, d’autant que nous savourions un merveilleux petit vin blanc : un Macon Prissé d’un goût exceptionnel, au modeste prix de 14 euros .

Georgette, je l’ai dit, entama la conversation qui naturellement, porta sur la gastronomie d’ici ou bien de chez nous. La dame était gourmande de mets et de mots. Ce fut un bonheur que de l’interroger sur ses sorties gastronomiques ; et croyez-moi, elle ne s’en privait pas ! J’appris alors, en la poussant un peu dans ses retranchements, que la dame avait plus de quatre-vingt dix ans même si elle restait évasive sur le décompte exact.

Bon pied, bon œil, bon coup de fourchette, Georgette écume les fêtes et les banquets, aime à danser et fuit la fréquentation des anciens de quatre-vingt cinq ans, trop tristes et pas assez dynamiques, selon elle. Il faut lui reconnaître une vitalité incomparable et une verve à l’avenant. Georgette est une bavarde invétérée, un puits d’anecdotes et de récits.

Il fallait cependant lui laisser le temps d’avaler une cuisse de grenouille entre deux propos sur les restaurants d’alentour, l’histoire du pays, les questions sur le nôtre et ce drôle d’accent qui est le mien quand je m’amuse à jouer les bonimenteurs. Je lui servis, pour la faire rire, quelques histoires en patois de chez nous ; la dame était aux anges !

Le temps passa. Depuis bien longtemps, notre repas avait été bouclé mais nous restions à deviser avec la dame et son couple d’amis. Le monde, qu’on dit souvent petit, est assez rond pour que les gens finissent par se retrouver. L’ami de Georgette se rendit compte qu’il connaissait le grand-père d’Amandine, la patronne. La conversation était relancée, cette fois, pour un passé plus lointain.

Nous étions aux premières loges. Les moissons d’antan avec batteuses et les repas qui les accompagnaient furent racontés avec cette même gourmandise affichée par nos bon-vivants en suçant leurs doigts pour ne rien perdre de la sauce des cuisses de grenouille. Ils ne nous laissèrent pas en chemin pour autant ; en effet ils voulaient tout savoir sur les plats des bords de Loire. Entre les gens des Dombes et les Ligériens, le poisson d’eau douce est un délicieux trait d’union, la crème fraîche, un point commun que les uns et les autres usent sans modération.

Nous finîmes par nous quitter. Ils allaient attaquer le fromage avant de déguster un dessert. Il était plus de 15 heures, nous avions affaire à de véritables stakhanovistes de la table. Pas moyen de rivaliser avec eux ; nous allions poursuivre notre chemin et eux leur festin. Je promis à Georgette de la prendre comme sujet d’un billet bien que je doute qu’elle lise un jour ce petit récit, cette brève rencontre dans un restaurant qui mérite le détour. J’ai tenu ma promesse et j’espère bien que le hasard, une nouvelle fois, fera bien les choses et que la dame pourra lire, elle aussi, ce modeste récit.

Gourmandement leur.

Chaveyriat

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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