Les fils d’Abraham

Les frères ennemis

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Ce vieux patriarche libidineux ne cesse de poursuivre son œuvre de mort. Le vieil homme n’aurait pas dû retenir son couteau. Que ce fût Isaac ou bien Ismaël, ces enfants terribles n’ont eu de cesse que de porter le glaive et le sang sur cette Terre. Tour à tour, victimes ou bourreaux, ils sont les dignes représentants d’un Dieu unique, inique, sanguinaire. Nulle compensation dans cette histoire où les moutons ne furent jamais les seules victimes …

Il se peut que ce soit la plus vieille histoire du monde ; sans aucun doute la plus sordide, la plus terrifiante et la plus désolante. Les frères-combattants sont issus du même sang et c’est celui-là qu’ils font couler, couler sans cesse, pour régler une querelle qui ne se videra jamais. Les uns et les autres ont les meilleures raisons du monde de réclamer vengeance, de revendiquer une terre qui fut la leur quand ils étaient le même peuple.

Mais il leur a fallu s’inventer un Dieu qui aurait choisi les uns à moins que ce ne soient les autres. Peuple élu ou peuple de l’ultime révélation, le murmure de leurs lamentations devient cris d’effroi et d’horreur. La bataille fait rage pour réduire l’autre, le « si semblable », au néant. Conflit sans issue, barbarie du quotidien ; le fait religieux comme prétexte à la monstruosité.

Conflit absurde, il impose aux témoins désolés de prendre position. Il faut être d’un camp ou de l’autre. Chacun porte en bandoulière ses martyrs et ses souffrances, ses héros et ses victimes innocentes. L’injonction d’être d’un côté ou de l’autre : ce choix abject d’un sang impur contre un sang glorifié. Pourquoi nous faire juges devant cet Éternel qui a abandonné ce peuple à sa folie meurtrière ?

Si un mur se dresse, ce n’est pas celui de notre indifférence. Nous voyons, horrifiés, des victimes innocentes du délire d’hommes pareillement circoncis, porteurs des mêmes superstitions

archaïques. Mais que pouvons-nous devant ces tueries réitérées, cette monstruosité sans cesse réinventée ? Nous désoler et nous taire ; car élever une parole qui mette dos à dos ces fous d’un Dieu de haine ne sert à rien, si ce n’est à s’attirer les foudres de leurs intolérances respectives.

Car au fond, c’est bien l’homme qui mène le bal, qui fourbit ses armes contre femmes et enfants avant de se réfugier dans la prière pour justifier ses crimes. Un homme qui trouve dans son Dieu unique, son image de toute puissance, son mépris des faibles, son arrogance et sa volonté de domination. L’homme sans amour, l’homme sans aucune compassion, l’homme, allié de Satan, bras armé de la mort.

Les femmes et les enfants condamnés au seul rôle de bouclier humain. Les larmes pour unique expression tolérable. Indignité des fils d’Abraham ! Pourquoi ce maudit Dieu tout puissant a-t-il détourné le bras du patriarche ? Déjà, il avait montré le vrai visage de son fidèle serviteur, acceptant sans rechigner l’ordre divin de tuer sa propre chair.

L’appel se poursuit indéfiniment. « Tue ton frère, égorge ta sœur et assassine leurs enfants. Tue, sans trêve ni repos, pour ma seule gloire et mon royaume éternel. » Il eût mieux valu que ce pauvre mouton ne vînt pas remplacer celui qui allait donner les fruits venimeux de la discorde. Certes , on ne va pas manquer de m’accuser de blasphème : ce mot si commode pour juger une réflexion qui échappe à leur terrible lecture du monde.

Mais qui donc blasphème ici ? Celui qui s’indigne d’un spectacle odieux ou ceux qui sèment la mort et la désolation au nom d’un Dieu qu’ils prétendent d’amour et de justice ? La vérité dépasse l’affliction, laisse sans voix les humains de bonne volonté. Le pire n’est que certain dans cette terre sainte qui fut, il y a bien longtemps, le berceau de la civilisation. Elle en est devenue le tombeau, de la faute des fils d’Abraham, hélas ! Que leur Dieu puisse un jour leur pardonner ! Nous, qui n’y croyons pas, nous en sommes désormais parfaitement incapables.

Ontologiquement leur.

« Et cependant voilà des siècles innombrables

Que vous vous combattez sans pitié ni remords,

Tellement vous aimez le carnage et la mort,

O lutteurs éternels, O frères implacables! « 

 

Baudelaire

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Bonimenteur de Loire
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