Une haute idée de lui-même.

La fatuité érigée en principe

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Ce monsieur a une idée si élevée de lui-même qu’il ne daigne pas user sa salive à converser avec des êtres inférieurs. Quand il prend la parole, plus exactement quand il coupe celle des autres, faute naturellement de les écouter, il se drape d’importance. Ce qu’il a à déclarer ne saurait subir la plus petite attente ; il est si imprégné de la grandeur de sa mission, qu’il en oublie d’accorder ne fût-ce qu’une once d’attention aux autres : ces subalternes qui, d’après lui, sont de si peu d’intérêt.

Il en impose ; du moins les premiers temps, avant que ne se lézarde la belle façade, que ne se brise la statue du Commandeur. C’est alors qu’on découvre un champ de ruines et des produits factices derrière la vitrine. Monsieur n’est qu’un phraseur, un beau parleur incapable de mettre en action ses propres paroles.

Il pérore pour mieux dissimuler sa vacuité ; il aurait pu être vendeur ou homme politique, marchand de rêves et d’illusions. Hélas, il ne fait nullement rêver ; son discours est négatif, méchant, sans espoir pour ceux dont il a la charge. Il a ce talent sidérant de concilier mépris et dédain, dissimulation et mensonge, tromperie et tricherie. Entre les discours et les actes, il y a un tel fossé, que rien ne peut sauver ce pauvre homme du naufrage.

Hélas, il y conduit les élèves dont il a la charge. Il leur offre, à longueur d’année, le spectacle de sa seule logorrhée irrépressible et de sa totale fatuité. Il fait de ses cours une formidable machine à régression, un incroyable cumul de considérations oiseuses sur tout et surtout sur presque rien. Il se raconte, il se met en scène, il se fait comédien d’un théâtre sans histoire, d’un contenu sans consistance.

Marchand d’illusions, il détruit le désir chez des élèves qui font souvent le choix d’aller dans son groupe pour y tuer le temps, n’y rien faire à longueur de journée. Puis, ils découvrent bien trop tard que les heures paraissent longues quand il faut se contenter de regarder les aiguilles de l’horloge. Fort heureusement, notre personnage a la délicatesse d’arriver systématiquement en retard, matin et soir, et trouve le moyen de prolonger à loisir les récréations. Ainsi, il sauve de précieuses minutes de l’ennui qui colle à ses basques.

Ce monsieur a une si haute considération de sa fonction qu’il n’accorde pas une minute supplémentaire à ce noble métier. Il file à la première sonnerie, allant jusqu’à exiger,pour des raisons qu’il couvre d’un silence confortable, son départ au terme de la première heure d’un conseil de classe. Il doit être le seul à avoir ainsi des obligations si impérieuses qu’il ne lui est jamais possible d’accorder une minute de plus de son précieux temps.

Naturellement, quand une sortie de classe déborde sur l’emploi du temps ordinaire, il ne peut en être. Il se défile, fuit, garde secret le mystère de cette attitude à lui imposée qui non seulement exaspère ses collègues mais encore donne un exemple désastreux à ses élèves. Qu’importe, puisqu’il a sa conscience, celle qui lui autorise toutes ces entorses à la mission de service public qui devrait être la nôtre.

Comment lui dire à quel point son attitude m’exaspère, qu’elle remet en cause ce que je crois de notre métier, qu’elle va à l’encontre de ce que devrait être notre comportement, fait d’humilité et d’écoute ? Me revient alors en tête la réflexion des élèves qui m’ont évoqué le passage de ce Monsieur si important en visite de stage. Ils m’avouèrent avoir eu honte d’un discours si pompeux que les patrons eux-mêmes en furent étourdis et lassés.

Il est face à moi alors que je termine ce portrait tout juste ébauché. Il vient d’utiliser un vocable savant, un anglicisme de comptoir qui le place au-dessus du commun des mortels. C’est du moins ainsi sans doute qu’il voit les choses, à l’envers de ce que je peux comprendre, moi l’imbécile de base , si loin de son statut.

Je me gausse en mon for intérieur. Je suis heureux de quitter ce lieu rien qu’à l’idée de ne plus me ronger les sangs devant ses manières pédantes, de ne plus battre la semelle lors de ses retards, de ne plus ronger mon frein quand il nous quitte, nimbé d’une aura presque divine. Que ce monsieur poursuive ainsi, persuadé qu’il est de son excellence, de sa pertinence, de son talent sans égal ! Je le laisse poursuivre ainsi sa route. Il a la chance de ne pas avoir de doute ; il avance certain de son infaillibilité, de son talent, de sa grandeur. Je le plains bien moins que je ne plains ces pauvres élèves, contraints de le supporter ainsi dans ce rôle qui lui va comme un gant de crin.

Insupportablement vôtre.

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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2 commentaires pour Une haute idée de lui-même.

  1. fatizo dit :

    Vous écrivez « il a de la chance de na pas avoir de doute ».
    Je suis sur que nous ne pensez pas ce que vous écrivez.
    Il existe quelques citations sur le doute; J’aime beaucoup celle-ci:
    “L’ennui dans ce monde, c’est que les idiots sont sûrs d’eux et les gens sensés pleins de doutes.”
    Et aussi., mais là tout le monde en prend pour son grade:
    “Il y a deux espèces de sots : ceux qui ne doutent de rien et ceux qui doutent de tout.”
    Bonne soirée CNabum

    • cestnabum dit :

      Fatizo

      La réponse est ici :
      ◊ L’ennui dans ce monde, c’est que les idiots sont sûrs d’eux et les gens sensés pleins de doutes

      à n’en point douter, c’est son cas. Il ne doute de rien en ce qui le concerne

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