Elle s’appelait Fabienne

Au-delà du drame …

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Elle s’appelait Fabienne et était institutrice en école maternelle à Albi. Comme des milliers d’autres, en ce dernier jour de l’année scolaire, elle rêvait de vacances non sans un petit pincement au cœur au moment de quitter les enfants à qui elle avait consacré tout une année. Elle a été assassinée par une mère d’élève, une pauvre démente irresponsable, produit, en réalité, d’une société qui a perdu tous ses repères !

Je ne la connaissais pas et n’aurai pas l’indélicatesse honteuse d’agir comme nos chers politiques qui lui ont tressé des couronnes de lauriers en guise d’hommage posthume. Ce n’était ni la meilleure d’entre nous ni une femme exceptionnelle. C’était une institutrice ordinaire, une jeune mère de famille qui faisait sans doute consciencieusement son métier, comme tant d’autres.

Qu’il me soit permis d’adresser ici mes plus sincères condoléances aux siens et à ses collègues, à ses élèves marqués à jamais par cette abomination, à leurs familles, concernées au plus haut point par ce traumatisme qui risque d’affecter durablement leurs enfants. Les mots sont de bien peu de réconfort quand la douleur se mêle à l’incompréhension et à la colère. Ils le sont d’autant moins dans l’inévitable et impudique agitation qui doit avoir lieu autour de toutes ces personnes .

Ce crime abject est pourtant, me semble-t-il, un symbole indéniable d’une société à la dérive. Il convient vite de sortir du contexte particulier pour réfléchir en quoi ce fait divers est marqueur d’une époque. Je souhaite avant tout ne pas blesser une famille qui a bien assez de sa peine et la prie, d’ores et déjà, de m’excuser pour cette intrusion distanciée.

Tout d’abord, ces faits inacceptables se sont déroulés dans une école maternelle, une classe enfantine comme on disait à l’époque. Il fut un temps où c’était un bonheur simple que de prendre en charge ces petits pour les conduire sur le chemin de la socialisation. Nul conflit majeur au milieu des comptines et des rires d’enfants, des jeux et des quelques travaux de langage et d’écriture. L’école des petits était encore un espace préservé de la compétition et des tensions à venir, un sanctuaire, un havre de paix.

Qui peut affirmer encore que cela demeure toujours le cas ? Des enfants y arrivent dans de tels états que la violence a fait son intrusion, ici aussi. Nos constatons que des familles entières sont désormais incapables de réguler les excès de très jeunes enfants, livrés souvent à eux-mêmes, aux images violentes de la télévision et au naufrage éducatif de parents en déroute. Ceux-ci ne sont pas majoritaires, heureusement, mais chacun peut avoir en tête des cas particuliers.

Qu’une mère, aussi perturbée soit-elle, puisse passer à l’acte devant son propre enfant, devant ses petits camarades, malheureux spectateurs horrifiés d’une scène abominable, démontre à l’évidence que toutes les limites sont dépassées, que plus rien n’est signifiant dans cette société qui fait étalage au quotidien de la violence. Il n’est qu’à entendre le vocabulaire de quelques familles pour comprendre à quel point nous avons déjà basculé dans une barbarie sans nom.

Que cette mère ait choisi précisément le dernier jour de l’année scolaire, ce moment festif, s’il en était jadis, relève, là encore, des brisures sociétales du moment. Les vacances sont désormais vécues par nombre de parents comme une contrainte, un problème majeur qui les confronte à l’épineux souci de la garde des enfants. Dans les familles, désormais éclatées, la rupture générationnelle rend délicat ou impossible le fait de confier sa progéniture aux grands-parents ou bien à des parents disponibles. Les vacances sont donc une nouvelle difficulté qui exacerbe les tensions.

Je n’en veux pour preuve que le sempiternel reproche qui est fait maintenant aux enseignants à propos de ces congés. Jamais autrefois les parents ne se seraient permis de mettre en cause cet aspect du métier car chacun vivait agréablement ce moment partagé. La pression qui pèse sur les familles a bouleversé ce rapport ancien et les vacances deviennent, pour nombre d’entre elles, un terrible fardeau, source d’angoisses et de difficultés multiples.

L’école, elle-même, est devenue une zone de frictions, de désaccords, de récriminations. Les parents, en consommateurs exigeants , revendiquent des droits, veulent imposer leurs conceptions, ne sont jamais d’accord avec les contenus et les commentaires d’un enseignant réduit au rang d’objet de consommation. Tout est prétexte à conflits entre la famille et un maître ou une maîtresse pris en tenaille par des demandes parfaitement contradictoires. Sans cesse, il faut rendre des comptes, expliquer, justifier, s’excuser, moduler, retirer. Punir est une terrible prise de risque ; évaluer, une source de conflit. La vérité n’est plus bonne à dire ; tous les jours l’enseignant marche sur des œufs face à des adultes en constance récrimination.

Devant les portes de l’école, les conversations ne sont désormais que chapelets de reproches, invectives et plaintes. Ce climat n’explique pas le drame d’Albi, bien sûr ; il explique un basculement du lien ancien qui unissait la nation à ses maîtres. D’autres responsables se sont attachés à pourrir totalement le système, diffamant, à longueur de déclarations et à des fins électoralistes, ce métier déjà si vilipendé . Monsieur Sarkozy, à ce titre, en amplifiant tout particulièrement une fracture, est responsable d’un climat délétère ! Cette démente n’aurait-elle pas pu y trouver une certaine justification de son geste ? Il ne fait pas bon semer ces mauvais vents de tempête : certains esprits en sont gravement affectés !

Bien sûr que mes propos dépassent largement ce qui s’est passé à Albi ! Je m’attache à restituer ce drame dans un contexte de délitement de notre relation collective à l’école. Il me semble important de pointer du doigt des modifications en profondeur que les observateurs sincères ont constatées depuis bien longtemps. C’est parfois un fait divers qui peut faire émerger ces mouvements des grands fonds quand on prend la peine de sortir du cadre. Le risque est si grand de blesser que je vous prie, à nouveau, de m’en excuser,

Respectueusement sien.

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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7 commentaires pour Elle s’appelait Fabienne

  1. Petite marrante dit :

    Être parent n’est pas un métier et ne devrait jamais l’être.
    Il y a, me semble t’il, une confusion dans la tête des parents qui disent bien souvent « travaille bien à l’école ». Mais à l’école on n’y travaille pas ! On s’instruit, on apprend, et c’est cela qu’il convient de dire aux enfants.
    Les parents ne voient donc plus l’école pour ce qu’elle doit être mais comme le reflet de leur propre univers professionnel, réceptacle de leurs frustrations et parfois de leurs humiliations. Quand va t’on leur (ré)expliquer qu’il y a du plaisir et du bon à apprendre, que la notion de travail ce n’est pas à l’école qu’il faut aller la chercher, que les enseignants ne sont pas des petits chefs hiérarchiques et que leurs enfants ne sont pas leur reflet en miniature.
    Ce jour la ils retrouveront, à coup sur, le respect qu’ils se doivent d’avoir pour les enseignants et dont les missions de leur métier reprendront tout leur sens.
    Bonne soirée Cestnabum

    • cestnabum dit :

      Petite marrante

      Vous apportez ici de nécessaires et indispensables précisions.
      Oui l’école n’a aucun objectif direct, contrairement à ce que les medef veut nous faire croire. L’école ce n’est pas destiné à formater une futur travailleur, c’est le lieu d’émancipation de l’individu.

      Comment certains parents peuvent-ils accéder à un espoir devenu illusoire pour eux ?

  2. fatizo dit :

    Vous avez raison d’y voir un symbole. J’entendais dire hier que c’était la première fois que cela se produit. Les autres fois ou un enseignant a été tué, ce fut par un élève.
    J’ai toujours dit que l’on avait commis une grave erreur en donnant trop de places aux parents dans l’école, c’est en cela que j’y vois un symbole.
    Après évidemment, tous les discours anti-profs de Sarkozy et d’une certaine droite n’ont rien arrangé à l’affaire.
    Bonne soirée CNabum

    • cestnabum dit :

      Fatizo

      Plus les parents ont pris de place dans l’école moins paradoxalement ils ont tenu la leur auprès de leurs enfants à la maison. Alors, ils ont fait preuve de mauvaise foi, ils sont venus exiger des enseignants ce qu’ils n’arrivaient plus à faire chez eux et naturellement la situatin est devenue explosive

  3. cestnabum dit :

    claudielapicarde

    Il ne s’agit pas de réfléchir à comment protéger l’école, la question n’a pas de sens.
    La seule qui vaille, c’est de comprendre pourquoi notre société fabrique autant de haine, autant d’agressivité, autant de dérive. Pourquoi des parents qui ne font plus leur métier de parents, pourquoi des enfants sans repères, pourquoi l’absence de cadre et de valeurs communes ?

    J’ai la conviction que tout celà a été orchestré pour favoriser l’avènement d’un système économique aberrant, inhumain, barbare. L’éducation est contre-productive dans ce monde globalisé.

  4. C’est une horreur ce fait divers mais que faisait cette femme dehors et comment se fait-il qu’elle avait la garde d’un enfant alors que sa sortie d’un hôpital psy ne datait que de quelques mois.
    Quant aux parents j’en ai vu l’exemple en gardant mes petits enfant, ils sont presque ingérables avec les parents et seuls avec nous ils ne bronchent pas, c’est quand même une question d’éducation.
    Les parents ne comprennent pas que l’école instruit et l’école éduque, il faut remettre une barrière et redonner le pouvoir aux enseignants.
    Bonne semaine.

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