Filer à l’anglaise !

Sur la pointe des pieds …

3532

J’ai horreur des pots d’adieu, des cérémonies pompeuses qui saluent ceux qui partent, qui prennent leur retraite ou bien changent d’air. Les discours de circonstances, les éloges qui ont la tentation de se faire funèbres me laissent de marbre (prémonitoire ?). Les sourires forcés, la petite larme opportune et des mots qui sonnent creux me glacent le sang. Tout cela pourtant satisfait apparemment bon nombre de mes semblables quand c’est pour moi parfaitement insupportable.

Alors, je file à l’anglaise, je laisse en plan ceux qui restent et pars sans demander mon reste. Ils pourront toujours attendre pour me remettre la petite bouteille ou le grand bibelot ; il restera en plan comme les remerciements dont je me dispense avec délectation. Qu’importe l’incompréhension et les regrets déplorant ce manque de délicatesse de ma part et de respect des convenances. Il y a belle lurette que je me suis affranchi de ces lourdeurs indigestes !

Je me sauve pour ne pas regarder en arrière. Je pratique la politique de la terre brûlée. Il n’y a pas à y revenir. Ailleurs, l’herbe ne sera pas plus verte, elle sera autre, tout simplement. Je me refuse aux adieux, je fuis cette pantomime qui ne me concerne pas. Depuis bien longtemps, j’ai compris que l’enseignement est un métier solitaire, que le travail d’équipe est illusoire, que l’essentiel de notre activité se déroule en face de jeunes gens qui sont les seuls que nous ayons à saluer.

Je pense avoir dit au revoir à mes élèves (sauf à la maudite classe qui a hérité de mon silence courroucé) comme je le leur devais. J’ai évoqué mon départ en leur donnant franchement les motifs, sans fards ni tromperies. Ils sont à même de comprendre et d’entendre. Ce furent de beaux moments, des minutes d’écoute et de respect contre lesquelles, je ne donnerais rien en échange. Il y eut des larmes et des discussions qui, je n’en doute pas, leur apprendront à progresser sur ce dur chemin de la vie.

Mais qu’ai-je à apporter à ces adultes que je ne fais que croiser dans une cour de récréation ou dans un escalier ? Je ne fréquente jamais la salle des professeurs, cet espace impersonnel que je n’ai jamais supporté ; je fuis la machine à café, son odeur insupportable, entêtante qui exprime si bien le sentiment réchauffé … La componction tiédasse !

Ma vie professionnelle se déroule dans la classe, ce magnifique théâtre, parfois douloureux, souvent sublime. C’est là que le rideau doit se baisser et nulle part ailleurs. Il me faut prendre acte de cette affreuse tendance de la déliquescence de fin d’année. Les élèves partent en quenouille, disparaissent les uns après les autres. C’est à mon sens, une des raisons du naufrage actuel ; on ne sait plus ponctuer une année, la marquer par un rituel collectif fort. C’est avec mes élèves que j’aurais voulu clore cette expérience ; ils sont partis depuis une semaine ….

Alors, ce collège vide, rendu aux seuls adultes m’est indigeste, insupportable, intolérable. Je le fuis ; prenant mes jambes à mon cou, je vais voir ailleurs, vers ce nouveau poste qui me privera de la classe pour m’ouvrir un nouvel univers, un autre monde. Qu’ai-je besoin de serrer des mains qui ne se sont pas tendues tout au long de l’année ! Je m’éclipse, je disparais à jamais.

Et même si, bien sûr, je regretterai quelques membres de ce groupe, je n’en fais pas une raison pour saluer des gens qui me furent de complets étrangers. La cloche n’a pas encore sonné mais c’est déjà pour moi l’heure de la sortie. Quand il n’y a plus d’envie, il ne faut pas succomber à la tentation du réchauffé. Au revoir donc ; vous m’oublierez d’autant plus vite que vous n’avez jamais su qui j’étais !

Ils vont se retrouver une dernière fois. Je n’ai pas à venir perturber leur plaisir. Je suis déjà ailleurs ! Je n’en pouvais plus et je n’ai pas à leur imposer mon désir fou de partir. Ils se diront une fois encore que je suis un misanthrope, un grossier personnage, un mal embouché ou un malotru. C’est sans doute vrai. Ceux qui liront ce billet comprendront aisément le bien triste personnage qui les laisse en plan … Ils pourront l’appeler « L’ami Zantrope ! »

Esquivement leur.

Publicités

A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
Cet article a été publié dans Et si la vie..., L'école en questions..., Questions de société ?, Traques d'arts, Un peu de rêverie.... Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s