Le grand silence …

La dernière épreuve du brevet.

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Ils arrivent en masse. Les uns tendus, d’autres désinvoltes. Ils se précipitent aux panneaux d’affichage pour connaître leur salle, savoir avec quel camarade ils vont composer. Certains sont rassurés de se savoir en compagnie d’un ami, d’un coreligionnaire, d’autres inquiets de découvrir des noms qui leur sont inconnus.

Des vagues arrivent plus bruyantes, formées par ceux qui affectent un détachement prêt à tomber dans quelques minutes. Ils parlent fort, repoussent les remarques des surveillants d’un air méprisant ; ils vont quitter ce lieu et n’entendent plus se conformer à ses règles. Pourtant, là encore, dans la salle de souffrance, le masque tombera.

Quand approche l’heure fatidique ils sont déjà presque tous installés. Ils ont pris le matériel nécessaire, déposé leur sac sous le tableau et attendent, inquiets, la distribution du sujet. Dans la cour surgissent alors les irréductibles du retard. Ne pensez pas qu’il ne s’agisse que d’élèves, même s’ils sont les plus nombreux ; il y a dans le lot des professeurs qui se refusent à respecter cette stupide contrainte de l’horaire.

Jusqu’à la dernière seconde, il y aura des arrivées. Plus l’échéance approche, plus le retardataire montre son mépris, la casquette vissée sur la tête, la démarche chaloupée, le pantalon en-bas des jambes … Celui-là est ouvertement hostile à la convention, à moins qu’ils ne sache déjà que les dés en sont jetés …

Il faut émarger et présenter une pièce d’identité. Les cartes nationales sont un curieux défilé de bouilles enfantines, de photographies méconnaissables. C’est amusant de constater à quel point les candidats ont grandi, changé, se sont transformés entre ce portrait du début de l’enfance et l’apparence effective de ces adolescents en devenir. D’autres présentent des cartes de séjour ou des passeports ; la diversité a fait son œuvre à moins que ce ne soit la mondialisation !

Puis c’est la longue attente du sujet. Les gorges se nouent, la conscience de ce moment solennel finit par les envahir. Ils sont un par table, pas plus de quinze dans cette classe où ils devaient s’entasser à plus de trente. Ils mesurent enfin l’importance d’un moment que bien des réformes cherchent à dénaturer. C’est l’heure du bilan, de la restitution d’un savoir qu’ils ont mis quatre longues années à accumuler. J’aime cette idée de l’échéance, même si elle a perdu son sens avec des mesures sans cesse renforcées de validation continue.

Le sujet arrive et le miracle a lieu. Ils travaillent tous, concentrés et silencieux. Ils s’appliquent, sont entièrement à ce qu’ils écrivent. C’est si rare, que ce spectacle vaut le détour. Nos adolescents sont encore capables de tenir cet effort … Tous ? Non, j’aperçois un garçon endormi sur sa feuille, les bras croisés sur un sujet trop compliqué pour lui. Venu d’Allemagne, m’a-t-il avoué, il est arrivé en France il y a juste un an, et manifestement cette inscription est trop précoce pour lui.

L’épreuve doit durer deux heures. C’est la dernière, l’ultime effort qu’ils auront fourni au sein du collège. Dans quelques minutes, l’agitation va revenir ; nous aurons atteint la limite de l’heure de composition au terme de laquelle les plus rapides pourront partir. Ce sera aussi l’heure du verdict : le plus important à leurs yeux, celui des affectations en lycée pour l’année suivante. Ils sont si pressés de savoir que le sujet risque d’être un peu bâclé ; toute médaille à son revers.

Les surveillants tuent le temps. C’est une redoutable épreuve que ce silence si inhabituel dans nos murs. Ma collègue remplit d’inévitables documents administratifs, de ceux qui ne servent à rien, sinon à accaparer le temps de celui qui en a la corvée . Vous devinez déjà, qu’un ordinateur sur les genoux, je rédige ce billet en forme de sablier. Dans le couloir, d’autres adultes font les cent pas. Il faudra canaliser bientôt les premiers sortants. Mon dormeur se réveille, s’étire, regarde autour de lui. Il a encore quelques minutes à faire semblant ; le pauvre !

À part lui, les autres ne semblent pas égarés. Ils rédigent, remplissant consciencieusement les treize pages du sujet. Il suffit de compléter celui-ci, de répondre à des questions, de mettre des indications sur des cartes, de remplir des tableaux. Tous s’y appliquent ; une seule élève passe d’abord par le brouillon avant de répondre. Elle se relit, se corrige puis s’applique à bien écrire. C’en est trop pour notre dormeur qui reprend sa pose préférée.

Une jeune fille se met fébrilement à dénouer et rattacher ses cheveux. Elle a l’air de plus en plus inquiète. Ses yeux rougissent un peu, elle s’agite. Elle est certainement à court d’idées ou de connaissances. Une autre a manifestement terminé ; la vie n’est pas juste. Il lui faut encore attendre 15 minutes avant de pouvoir sortir, elle s’ennuie quand d’autres sont encore en pleine concentration. C’est justement la jeune fille qui est venue sans pièce d’identité ; manifestement elle va plus vite à remplir un devoir qu’à se mettre en branle pour aller quérir une pièce administrative depuis longtemps demandée par ses professeurs.

Le dormeur n’y tient plus. Il gribouille un brouillon puis cherche vainement le sommeil. C’est devenu interminable pour lui et pourtant, cela ne fait que 50 minutes. Une éternité pour lui devant une copie bien trop difficile. Que j’aimerais pouvoir libérer les impatients, d’autant qu’ils vont provoquer un effet boule de neige inévitable ! Je dois annoncer le compte à rebours avant de pouvoir lâcher ces chevaux fougueux (à moins qu’il ne s’agisse d’une autre espèce d’équidés).

Ils sont désormais six à attendre le feu vert. Plus que cinq minutes pour pouvoir fuir cette contrainte, filer loin du collège. Aucun ne songe à se relire, chercher à corriger une faute ou une maladresse. Ils attendent, ils n’en peuvent plus. Dans deux minutes, je vais pouvoir leur accorder enfin la liberté car ce sera ainsi qu’ils vivront ce moment où ils diront adieu au collège. Bon vent à eux, qu’importe la suite, ils en ont fini avec leurs années-collège !

C’est fait, ils sont partis … L’un d’eux était si pressé qu’il en a oublié son manteau. Il revient réparer cette étourderie. Les autres ne semblent pas trop perturbés par cette soudaine agitation., heureusement car dans le couloir, c’est désormais un mouvement incessant. Ceux qui passent font quelques signes à ceux qui planchent. Comment faire autrement puisqu’il faut que la porte reste ouverte ?

Nous regardons les sujets remis par les premiers sortants. Notre pauvre dormeur a rendu copie presque blanche. Quel malheur ! Il ne sait ou ne peut rien écrire sur la grande guerre, la décolonisation et les valeurs de la République. C’est terrible et il me semble que notre système a failli en le laissant sans aide dans un tel contexte. Quel adulte deviendra-t-il puisque désormais il n’aura plus aucune aide ?

Dix minutes après les plus rapides, une seconde vague. Ce sont, au vue des copies, les bons élèves, ceux qui se sont appliqués à répondre à toutes les questions. L’épreuve a commencé il y a juste 70 minutes et ils ne sont plus que deux à plancher. Cette fois, il ne reste plus que la jeune fille appliquée qui a systématiquement utilisé le brouillon. Elle vient d’en terminer à son tour. Il est 10 heures 17 et voici que les années-collège sont désormais derrière eux tous .

Je vaque alors aux tâches de secrétariat et, quand je sors du collège vers 11 heures 30, la cour est loin d’être déserte : ils sont nombreux à être restés, à ne pas vouloir se quitter (seules les « têtes brûlées » ont filé vers d’autres aventures). Tous les autres élèves ont conscience que la première grande fracture se présente à eux.

Les groupes, souvent constitués depuis l’école primaire et parfois même avant, vont se disloquer. L’orientation va faire son œuvre, les uns ici, d’autres ailleurs, certains sur la touche : lycée d’enseignement général, professionnel ou plus rarement apprentissage, chacun va suivre sa route. Ils le sentent et ne veulent pas que se termine si tôt cet instant privilégié : le collège rien que pour eux ! Ils le font encore durer ce dernier moment. Bon vent à tous !

Collégiennement leur.

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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2 commentaires pour Le grand silence …

  1. fatizo dit :

    J’ai passé cet examen en 1978; Le premier tournant d’une vie, la fin de l’insouciance totale.
    Bonne soirée CNabum

    • cestnabum dit :

      Fatizo

      J’en fus dispensé car mes notes me le permettaient alors
      Ce fut un regret pour moi ….

      C’était quelques années avant vous et un tournant pour moi aussi

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