La mère de tous les vents …

Une petite brise dans le cou

Lanterne

Il était une fois une femme mûre, belle dame à la chevelure sans cesse ébouriffée. Les amples robes qu’elle portait, volaient autour d’elle, gonflées comme des voiles lorsque, majestueuse et sauvage, elle se déplaçait. Elle vivait sur une île, vaste territoire au milieu de la rivière où parfois la rejoignait sa troupe de garçons, grands garnements qui allaient par monts et par vaux, souffler la tempête ou bien le petit temps. Elle était la mère de tous les vents que l’on rencontre en bord de Loire.

Il était un riche marchand, grand et noble personnage qui commandait bon nombre des bateaux de Loire. L’homme, avisé en affaire, terrible pour ses mariniers et redoutable pour ses clients, était souvent excédé de subir les vicissitudes de la navigation sur la Loire car ses navires, lourdement chargés, restaient souvent en panne, faute de ce vent porteur qui seul, leur permettait de remonter le courant.

Le marchand savait que, non loin de là, vivait une dame qui commandait au vent ; elle était cœur à séduire et excellente opération à mener. Mêler sa destinée à la mère de tous les vents devait lui permettre, à n’en point douter, d’améliorer plus encore sa position et sa fortune. L’homme était plus avisé que soucieux de ses sentiments qu’il pliait toujours au gré de ses seuls intérêts.

Il fit mander tous ses capitaines pour savoir d’eux s’ils avaient eu vent de l’endroit où se cachait la dame. Tous avaient entendu parler de cette femme qui passait pour sorcière mais bien rares étaient ceux qui avouaient la connaître. Finalement, c’est un simple passeur qui reconnut avoir souvent la dame comme cliente quand elle voulait quitter son île. C’est à Béhuard qu’elle vivait  ; le marchand pouvait se mettre en chasse.

Comment séduire la mère de tous les vents ? Celui qui ne s’est jamais posé cette question ne peut imaginer les tourments qui agitèrent les pensées de ce triste personnage. Il y eut tempête dans son crâne et grosses migraines pour prix de son projet si peu avouable. Dans les contes de fées, la dame en question tombe amoureuse d’un Prince charmant, d’un fils d’empereur ou bien d’un pauvre paysan perdu en chemin.

Elle les reçoit chez elle et leur offre l’éternité pour le bonheur de tendres baisers et de folles nuits d’amour quand ses fils sont partis chambouler le monde. L’éternité, hélas, finit toujours par sembler bien longue et l’appétit de la dame si épuisant, qu’au bout de quelques siècles, le Prince un peu moins charmant, le fils de son défunt père, empereur, ou même le paysan qui aimerait à nouveau se perdre, finissent toujours par quitter la dame pour s’en aller mourir de leur belle mort.

Le marchand, ignorait les fables en homme bien trop pragmatique pour ajouter foi à ces sornettes. Lui auriez-vous soufflé à l’oreille que croire en l’existence d’une mère de tous les vents est aussi déraisonnable que d’accréditer l’hypothèse de la vie éternelle, le marchand vous aurait ri au nez en vous répliquant par un retentissant : « Les affaires sont les affaires ! » qui était, en toute occasion, sa réponse favorite.

Il lui fallait absolument séduire la dame ; qu’elle fût sorcière ou bien illusion, personnage imaginaire ou bien invention des conteurs, il se moquait bien de toutes ces fadaises et ne pensait qu’à se concilier le petit Galerne, le seul fils de la dame qui trouvait grâce à ses yeux et à la bonne marche des ses chalands.

Le marchand n’avait dans sa gibecière à séduction que sa fortune. Selon lui l’argent était de nature à corrompre n’importe qui et à faire tourner les sentiments en sa faveur. Car ainsi sont constitués les gens à qui la destinée a confié une grande fortune : ils pensent pouvoir tout s’acheter et se payer toutes leurs fantaisies … Il rejoignit son passeur sans même acquitter le paiement de sa traversée pour rejoindre l’île de sa belle convoitée.

La mère de tous les vents n’ignorait pas le noir dessein de cet homme avide et cupide. Grâce à ses messagers de fils , elle était la mieux placée pour recevoir, dans le creux de l’oreille, toutes les rumeurs, pensées, nouvelles, idées, informations voltigeant dans l’air du temps, au-dessus de la grande rivière. Rien de plus commode qu’un vent, en effet, pour que circulent les nouvelles.

Elle aurait pu provoquer le naufrage de celui qui venait à elle, les bras chargés de présents ; elle l’aurait pu, certes, mais elle pensait que c’était injuste pour ce passeur qui jamais ne lui demandait le paiement de son service. Elle aurait pu entraver son voyage en faisant tomber un arbre sur son carrosse ou bien le faire emporter par une bourrasque au moment où il longeait la rivière. Elle aurait pu, mais l’homme n’aurait pas compris ce qui lui arrivait et il avait bien besoin d’une leçon.

Elle avait requis la présence de tous ses fils ; ils devaient se tenir prêts, à l’arrivée de cet étrange galant, ce soupirant aux mains pleines et au cœur vide. Jamais dans le pays n’avait régné un calme plat aussi général. Nulle part le moindre souffle, nul endroit où une petite brise venait rafraîchir une atmosphère devenue irrespirable. Tout le monde retenait son souffle, à commencer par les fils de la mère de tous les vents.

Sous ce ciel chargé d’électricité, les simples mortels sentaient le vent de la grande peur : celui qui pousse les êtres les plus raisonnables aux plus déraisonnables des actions. Des disputes se faisaient entendre de par tout le pays. Les gens ne se supportaient plus ;la tension était palpable. Quand le vent vient à manquer durablement aux hommes, il les rend encore plus fous que lorsqu’il souffle trop fort. C’était un vent de folie qui se répandait sans le moindre souffle d’air.

Seul le riche marchand était insensible à ce climat délétère. Il avait son idée en tête, rien ne pouvait le faire dévier d’un projet. Capable d’écraser, de bousculer, de ruiner ceux qui se mettaient en travers de ses résolutions, l’homme était impitoyable, complètement exempt d’empathie. En cela, il n’était guère différent de ses semblables qui gouvernent le monde et s’approprient toutes les ressources pour leur seul profit.

Arrivé devant la dame, il ne fut aucunement touché par sa beauté et son élégance rebelles. Ses yeux ne savaient regarder que les bénéfices à venir s’il parvenait à ses fins. Pour la séduire, il avait préparé le grand jeu : le seul qui était dans sa manche. Il avait apporté une immense malle : un coffre de bois qui contenait toute sa fortune disponible. L’imprudent, en effet, y avait placé tous les billets qu’il avait su dissimuler ici ou là.

Il avait l’impudeur de croire que la vue de tout cet argent allait aveugler la dame et la faire tomber à ses genoux. Il se trompait lourdement. Quand il lui ouvrit, à la place d’un cœur qui était de pierre, son trésor étalé ainsi à ses pieds, la dame l’en remercia vivement et appela tous ses fils. Ceux-ci accoururent alors pour déclencher au-dessus de ce coffre, la plus gigantesque tornade que jamais, de mémoire de Ligérien, on ne vit sur la Loire .

En un instant, tous les chalands du marchand que la bonace avait laissés à quai, tout au long de la rivière, furent envoyés au fond par des vents tourbillonnants d’une force titanesque. Dans le même moment, l’œil du cyclone centré sur le coffre, le vida en un éclair et dispersa, de par tout le pays, la fortune du méchant homme.

Non seulement il n’avait pas séduit la mère de tous les vents mais il venait de se ruiner complètement  ; il ne lui restait plus qu’à rebrousser chemin. Le pays enfin retrouva son souffle car les fils de la mère de tous les vents s’en allèrent de par tout le pays reprendre leur travail. On ne commande pas aux éléments et l’on ne peut tout acheter. Cependant bien d’autres marchands aujourd’hui encore et plus que jamais, vivent dans cette illusion que la nature doit se plier à leur gourmandise de richesses. Comment leur faire comprendre enfin qu’ils se trompent lourdement et que, tôt ou tard, la tempête emportera leur prétention ridicule ?

Quand à notre marchand, la leçon lui fut salutaire. Devenu artiste, il offrait du vent pour le seul plaisir des autres sans jamais rien demander en échange. C’est en agissant ainsi qu’il découvrit l’amour et devint alors le plus heureux des hommes. Un petit vent vient parfois lui souffler dans le cou que les richesses d’ici-bas ne sont rien comparées à un sourire lumineux, une belle romance ou une simple fable.

Tempétueusement sien 

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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2 commentaires pour La mère de tous les vents …

  1. Il est peut-être préférable de se contenter d’une simple brise, le vent ne s’apprivoise pas tout comme la richesse.
    Bon dimanche.

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