Le Grand secret

Fable dominicale

Le silence est de mise.

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Il était une fois un marinier qui avait posé son baluchon en bord de Loire. C’était un homme avisé qui savait mener sa barque avec une aisance qui faisait l’admiration de tous. Il s’appelait Arnaud et nous venait de Bourgogne. Il en avait conservé un accent traînant qui faisait son charme et une belle connaissance de la navigation en eaux troubles qu’il avait apprise sur la Saône et le Rhône.

Arnaud était de tous les bateleurs le plus disert. Son éloquence était célèbre de par toute la rivière même s’il arrivait souvent que le fond de son message fût sujet à caution. L’homme aimait à emberlificoter son auditoire ; il maniait à merveille les vaines promesses et les ficelles les plus grossières.

Ce n’est pas ce qui arrêtait ce personnage cocasse. Passer pour un phraseur ne le tourmentait pas. Il trouvait toujours moyen d’attraper de nouveaux pigeons dans ses rets. Il savait redresser la barre, se montrer toujours productif dans l’art de l’entourloupe.

Arnaud avait une particularité vestimentaire qui le distinguait de tous. Il portait un curieux vêtement de toile bleu, une blouse courte au col fendu sur le devant. Ce vêtement, à l’instar du personnage qui le rendit célèbre n’avait aucune aspérité sur le devant; ce qui est fort commode quand on ne veut pas s’agripper dans les cordages lors de la manœuvre.

Arnaud aimait par-dessus tout dans ce vêtement le fait qu’il était réversible car bien que ce ne fût pas une veste, on pouvait le retourner au moindre souci. Il avait donc pris l’habitude de le porter d’un côté sur la Loire et de l’autre dans les salons et les foires qu’il fréquentait pour son travail.

Faite d’un tissu extrêmement serré, sa vareuse le mettait à l’abri des vents mauvais et des mauvais grains. Il ne la quittait jamais. Bien vite, son vêtement fut aussi célèbre que ce curieux personnage. Il attisait bien des curiosités et nombreux étaient ceux qui lorgnaient sur cette biaude des rivières.

Un jour qu’un plus curieux lui demanda pourquoi il portait ainsi toujours cet étrange vêtement, le si bavard personnage répondit l’air grave et le ton sentencieux : « Ceci est un secret. Il faut appartenir au cercle restreint des initiés et des intronisés pour en connaître la teneur ! » Le questionneur en était encore plus intrigué.

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Arnaud avait l’art de provoquer l’interrogation. En plaçant le curieux devant un mystère, il avait attisé sa curiosité davantage encore, le rendant prêt à bien des bassesses pour savoir ce qui lui était ainsi interdit. L’homme insista, quémanda, proposa des biens ou des services en échange de ce qui se dérobait à lui.

Quand Arnaud vit qu’il était ferré, il consentit à lui ouvrir une petite porte, un espoir d’accéder à ce savoir à la condition qu’il scelle à jamais sa langue par la suite. L’homme opina, jura de n’en jamais rien dire puisque telle était la règle de ce secret.

Arnaud poussa alors son avantage en imposant au curieux une épreuve initiatique, un défi pour montrer la force de son désir et la valeur de son engagement. Il lui déclara alors, tel un prêcheur anglican «  Mon ami, ce savoir n’est accessible qu’aux cœurs purs, aux êtres sans entraves ni désirs terrestres. Il faut, pour le mériter, remonter le cours de notre Loire à pied jusqu’à sa source. Quand tu reviendras, tu seras du nombre des rares initiés ! »

L’homme partit sur le champ. Comme il était en Touraine, il lui fallut près de 30 jours pour réaliser son périple et moitié moins pour revenir sur ses pas au fil du courant. C’est un tout autre personnage qui se présenta à Arnaud. Il était amaigri et avait dans les yeux une lueur mystique qu’on reconnaît chez ceux qui viennent d’achever un périple sacré.

Arnaud fut surpris de constater que ce pauvre bougre avait ainsi pris sa plaisanterie au pied de la lettre. Il lui fallait bien lui servir une fable pour satisfaire la flamme qui le brûlait de l’intérieur. N’étant jamais à court d’une pirouette, il lui chuchota alors au creux de l’oreille : « Je porte fièrement ce vêtement en toile de Nîmes car nul autre tissu n’a sa solidité. Il est bleu car blanc, il serait bien trop salissant pour aller sur l’eau et enfin c’est un vêtement si bon marché qu’il n’y a pas lieu de s’en priver ! »

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L’homme n’en revenait pas. Il avait accompli un tel sacrifice pour en savoir si peu. Rien de mystérieux dans ce propos ordinaire. La colère montait en lui. Comment avait-il pu se laisser gruger par ce beau parleur inconséquent ? « Est-ce là ce que tu appelles un secret, mauvais plaisant et fieffé gredin ? »

« Oh, que oui, mon brave. Si jamais le tailleur local qui me fabrique ma garde-robe apprenait tout le bien qu’il y a à penser de ce vêtement si commode, bien vite le prix en serait doublé dans l’instant. Si tu ne gardes pas ta langue, j’en serai bien vite pour mes frais ! »

L’homme ne revenait pas d’avoir été ainsi emmené en bateau. Il en voulait à cet individu de l’avoir pris pour un « berlaudiaud » de la pire espèce. Il alla de ce pas clamer dans le bourg que le vêtement que portait le sieur Arnaud était une marinière et qu’il en était affublé par souci de pingrerie.

Il commit ainsi une erreur qui se répéta de proche en proche et de partout dans tout le pays : on nomma marinière ce qui était en réalité une vareuse. Arnaud n’en fut pas offusqué puisqu’il gagna en popularité ce qu’il perdit en économies de trousseau.

Nous devons néanmoins profiter de la fable pour restituer ici l’authenticité de la marinière. Celle-ci se détermine précisément ainsi par le décret officiel du 27 mars 1858 qui a introduit dans la liste officielle des tenues de matelot de la marine nationale « un tricot rayé bleu indigo et blanc qui devra compter 21 rayures blanches, chacune deux fois plus large que les 20 à 21 rayures bleu indigo sur le corps de la chemise. »

Qu’on puisse ainsi confondre la vareuse et la marinière prouve à quel point les apparences sont trompeuses et qu’il est difficile de garder le pied marin quand on évolue sur les eaux douteuses du mensonge ou de la tromperie. Il faut s’en tenir à cette morale et se garder de vouloir y trouver une quelconque allusion contemporaine. Ce ne serait que pure interprétation fantaisiste.

Vestimentairement vôtre

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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7 commentaires pour Le Grand secret

  1. jean-michel plouchard dit :

    Il me semble aussi qu’un autre Arnaud nous fait prendre des marinières pour des vareuses, ou l’inverse, ou pour des vaseuses.
    Bonne soirée C’est Nabum

  2. cestnabum dit :

    Fatizo

    Mystère des affaires qui ne se frippent pas
    J’en suis le sous secrétaire d’état

  3. hrbd dit :

    Dur de ne pas trouver une allusion contemporaine…
    Bon article!!!!

    CCCP

  4. fatizo dit :

    « Arnaud avait l’art de provoquer l’interrogation. En plaçant le curieux devant un mystère »

    J’ai lu « En plaçant le curieux devant un ministère ».
    Mais bien sur, ceci est un pur hasard .
    Bon dimanche CNabum

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