Sur une peau de banane

Incident au collège.

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La vie d’un adulte dans un collège n’est pas devenue chose facile. Le pauvre personnage doit se faire discret, raser les murs et éviter la foule compacte des troupeaux en migration. Il sera alors inexorablement bousculé sans même un petit pardon. Qu’il ne s’aventure surtout  pas à la moindre remarque ;  le risque est grand de la riposte véhémente, du propos acerbe ou de l’invective injurieuse !

 

Pire encore est la rencontre inopinée d’un solitaire dans les couloirs. Vous devez être certain d’avoir affaire à un élève en rupture de ban, un être énervé qui ne pourra contenir sa colère, son indignation ou sa rancune. Venir l’importuner dans sa macération, c’est prendre le risque de l’explosion fatale.

 

Réfractaire à mes propres conseils, je suis encore tombé dans ce piège que me tend ma conscience professionnelle. Il serait pourtant si simple d’agir comme bien d’autres adultes qui feignent de ne rien voir. Je vous prie de bien vouloir pardonner ma stupidité chronique ;  il est grand temps que je quitte cet espace de désolation …

 

Je vaquais dans l’établissement à une heure où les couloirs sont vides puisque les classes sont pleines. J’entendis un grand fracas, quelques hurlements provenant d’un couloir contigu. Un garçon, grand échalas dégingandé, passa devant moi avec l’air de ne pas tolérer que l’on tente l’aventure d’entraver son chemin.

 

Incorrigible, c’est pourtant ce que je fis en lui demandant aimablement «  Que faites-vous ici , » J’use systématiquement du vouvoiement quand la tension semble dominer le contexte qui se présente à moi. Le furieux passe sans rien dire et accélère le pas tandis qu’une surveillante s’efforce de le poursuivre . Je renouvelle ma question dans les mêmes conditions.

 

Le jeune homme n’en file pas moins sans se soucier de l’imprudent qui vient se préoccuper d’un destin qui n’est pas le sien. Je lui dis alors : «  Vous refusez de me répondre, c’est un problème d’éducation ! » J’avais sans doute appuyé là où ça fait mal, touché une corde sensible ou insulté la terre entière, le fuyard d’un instant fit volte-face pour hurler et venir m’affronter.

 

Il s’approcha jusqu’à me toiser, le visage furieux, les yeux foudroyants et le propos sans équivoque : «  Tu ne me parles pas … ! ». Il avait l’air de vouloir en découdre ce que  je  lui fis remarquer. Il affirma véhémentement qu’il n’était pas dans son intention de me frapper tout en ayant une attitude qui laissait penser le contraire.

 

La surveillante et un professeur de lui reconnu, vinrent s’interposer entre nous qui en étions rendus pratiquement au front contre front. Sans perdre  mon calme le moins du monde et toujours   d’un  ton paisible, je lui déclarai alors qu’à mes yeux, un garçon qui refuse de m’adresser la parole cela relève d’un problème d’éducation.

 

L’autre, toujours aimable, répondit qu’il ne me connaissait pas et qu’il refusait de me parler. Voilà bien une réplique fréquente dans nos établissements. L’adolescent se place désormais au-dessus des contraintes inhérentes à la vie en collectivité. C’est ainsi que je lui rétorquai qu’il ne fallait alors pas faire le choix de vivre en société.

 

La réplique fit mouche et mon interlocuteur (si ce terme peut définir ce jeune homme) répliqua par une vocifération étrange où il était question de banane. J’avoue ne pas avoir saisi la teneur exacte de sa réplique, deux adultes le conduisant alors vers un espace plus tranquille.

 

Je revis ce garçon un quart d’heure plus tard. Il sortait de sa mise en quarantaine, apparemment calmé. Je lui demandai si nous pouvions discuter sereinement de ce qui venait de se passer, comme des êtres humains. Nouveau silence têtu, visage fermé et obtus. Il passa, le regard dans le vide, et refusa catégoriquement de me parler.

 

 

Je n’en fis pas cas. Après tout, ce charmant individu ne relevait pas de ma responsabilité ni des élèves qui me sont confiés. Son refus de me considérer était sans aucun doute l’expression d’un ostracisme qu’il appliquait avec une extrême rigueur. Je n’allais pas en faire une montagne. Ce qui me peinait le plus c’est qu’on puisse renvoyer en classe un garçon qui venait de faire un tel éclat. Il me semblait que le renvoi immédiat chez lui pour  lui permettre de retrouver ses esprits eût été préférable et forcément salutaire.

 

Je devais me tromper car le lendemain, un responsable hiérarchique me demanda le déroulé de l’incident. Je ne fis aucune difficulté pour lui relater ce que j’avais déjà l’intention de coucher par écrit. Ce qui fut fait dans des termes assez proches de ce que vous lisez actuellement. Ma supérieure m’avoua devoir recevoir la mère de cet aimable collégien :entrevue redoutée et qui serait sans doute houleuse. La mère ayant la réputation d’être plus redoutable encore que son cher enfant.

 

Au-delà de l’anecdote, il y a vraiment lieu de s’interroger sur le contrat social qui semble ne plus être de mise dans bien des endroits. Enseignants, chauffeurs de bus, policiers, pour ne citer qu’eux, sont confrontés à des jeunes qui leur dénient toute autorité, fût-elle accompagnée de toutes les marques de respect auxquelles ils ont droit.

 

Comment vivre ensemble dans un tel climat ? Que faire de tels énergumènes ? En quelles circonstances notre société a t-elle failli pour laisser monter chez ces adolescents une telle haine pour l’autre ? Je plains sincèrement ce garçon. Il doit se préparer à force désagréments et il est certain qu’il rencontrera bien des  peaux de banane sur sa route …

 

Aimablement sien.

 

 
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Bonimenteur de Loire
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