Radioscopie d’un enregistrement

Du texte au son.

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J’écris des fables que j’ai le plaisir de dire parfois en concert. Je ne les dis pas toutes, elles ne sont pas toutes destinées à être dites en public. Certaines ont ma préférence ; j’aime les raconter, j’y ai mes marques et mes repères. D’autres sont oubliées, végètent et rongent leur frein. Il faut sentir le sujet pour oser les jouer ainsi devant un public qui n’est pas forcément venu écouter un diseur de Bonimenteries.

Ce mercredi, j’affrontais une tout autre difficulté. À la demande de mes amis des éditions du « Jeu de l’Oie », il me fallait enregistrer sept fables pour constituer un CD qui accompagnera mes « Bonimenteries du Girouet », un recueil de 45 contes de Loire de mon cru. J’étais confronté à une nouvelle épreuve, une autre expression qui n’est pas si facile.

Que faire ? Lire et restituer fidèlement ce que les éventuels courageux qui tenteront l’aventure de cette lecture pourront suivre des yeux ? M’émanciper du texte figé désormais par le plomb au risque de troubler les futurs auditeurs et néanmoins lecteurs ? Le choix n’est pas aisé. Il doit tenir compte également de ma capacité à dire à la lettre le texte qui est mien. Paradoxalement, c’est loin d’être acquis.

Je n’aime pas lire à haute voix ce qu’habituellement j’interprète de manière très libre. Il y a dans le conte une grande liberté, une fantaisie qui appartient totalement à celui qui s’approprie l’histoire. Qu’importe que j’en sois l’auteur : je ne revendique nullement la fidélité quand c’est la tradition orale qui prédomine. Le choix s’imposait de lui même : ce sera une interprétation à la libre fantaisie du diseur.

Autre écueil, certains textes sont imposés ; ils ne sont pas dans mon répertoire du moment. Il faut marcher en équilibre devant un micro et sans public. C’est l’appel du vide qui domine en cette curieuse situation. Je suis mal à l’aise ; je ne peux m’appuyer sur les réactions des spectateurs. Je suis seul devant mes grimaces qui tombent à plat. Je découvre l’écart considérable qu’il y a entre la scène et le studio.

Je suis mal à l’aise. Je bafouille, je me perds en des détails qui habituellement, ne me viennent jamais en bouche. Je délaie, je m’emberlificote, je m’égare dans mon propre scénario. Ça ne va pas, d’autant plus que le technicien m’a demandé d’être assis devant le micro. Je suis si peu naturel qu’il faut refaire le premier enregistrement.

Je suis engoncé. Même en me levant, en étant pieds nus et en ayant coiffé mon béret, je ne suis pas en condition. Le second essai est tout aussi calamiteux. C’est artificiel, c’est sans vie, c’est laborieux. L’après-midi risque d’être longue d’autant qu’il y a six autres textes à mettre dans la boîte. J’aurais dû préparer un peu mieux cette redoutable épreuve …

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D’autant plus que je n’ai pas droit à la coupure. Je ne suis pas seul. Casimir m’accompagne à la guitare et il n’est pas possible de caler l’un sans l’autre, d’autant que lui aussi improvise. Nous voilà bien, nous voulons jouer les experts, nous qui ne sommes que de gentils amateurs. Il ne suffit pas d’avoir l’air dégagé pour être vraiment à l’aise et authentique.

Puis, j’oublie tout cet environnement. J’évacue les réserves et les imperfections. Je fais comme si ; les gestes reviennent, l’accent refait surface, les inventions renaissent. J’ai mon public imaginaire dans la tête. Le Bonimenteur fait enfin le « berlaudiaud ». Tant pis pour le micro et les mots qui dérapent. La langue se moque maintenant de la technique.

Une heure plus tard, les sept textes sont dans la boîte. Les autres sont venus d’eux-mêmes. Ce ne fut pas toujours fidèle, ce fut imparfait, mais c’était bien plus spontané. Je pouvais même reprendre ce premier conte qui m’avait tant résisté. Il ne ressemblera pas, une fois encore, à ce que je peux dire sur la scène, mais cette fois, il coule de lui même, déroule sa trame avec plus de naturel.

Je ne sais ce que donnera cet enregistrement. Il aura au moins le mérite de montrer la distance entre le texte écrit et sa diction. Nous avons peut-être fait là un document ethnographique sur la tradition orale, sur la liberté que s’octroie le conteur. C’est bien là le seul intérêt de cette aventure qui me laisse sans force mais heureux d’en avoir terminé.

Le technicien de Radio Méga FM a été patient. Il s’est laissé prendre au fil de mon bavardage. C’est du moins ce qu’il a la politesse de me dire. Je suis soulagé. Ce que sera vraiment ce CD ne m’appartient plus. Comment il sera perçu non plus. Je doute que je puisse avoir le courage de l’écouter. Il ne faut tout de même pas trop m’en demander. Mais ne vous gênez pas, c’est pour vous que j’ai souffert cette après-midi. N’hésitez pas à commander la chose quand elle sera disponible.

Enregistrement vôtre

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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4 commentaires pour Radioscopie d’un enregistrement

  1. fatizo dit :

    Le trac peut-être?
    C’est le signe du talent parait-il.
    En tout cas à l’écrit vous en avez.
    Bonne soirée CNabum

  2. Lire c’est très difficile, à une époque j’avais envisagé d’enregistrer des livres pour les non voyants et on me l’a déconseillé. Il faut savoir donner vie au texte et je doute que je sache faire ça.
    Bravo d’avoir fini.

    • cestnabum dit :

      claudielapicarde
      J’aime lire à haute voix en classe et je pense y parvenir quand je constate le silence des élèves.
      Je lis actuellement Eldorado de Laurent Gaudé à la classe la plus difficile que je n’ai jamais eu et le miracle a lieu …

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