La mémoire de l’esclavage

Quelques questions sans réponse.

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Pour qui a écrit une fable sur l’esclavage et la marine de Loire, le passage au Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes s’imposait. J’étais encore imprégné du terrible silence qui accompagne mon récit quand les spectateurs finissent par deviner le but du voyage de Fulbert ; je pensais découvrir un lieu empreint de cette solennité , de respect, de force émotive et de recueillement.

J’avoue ma déception et mon embarras. Il se pose alors mille questions à l’amoureux de la Loire et de l’histoire. Elles me sont venues au fil de cette visite aussi troublante que dérangeante. Je ne trouvais pas ce que j’étais venu chercher même si on m’avait averti de la supposée modestie de ce monument.

Quand on arrive le long de la rivière, on remarque d’abord deux plaques rappelant les massacres par noyade durant la Terreur. Le texte est court mais on perçoit l’indignation et l’effroi. Ce passé est encore présent dans l’esprit des Bretons et des Vendéens. J’avais ressenti la même colère au Croisic avec une stèle relatant l’exécution d’un notable local par les monstres révolutionnaires.

Quelques pas plus loin, je vis un bloc de béton gris. Ainsi donc, ce n’était que ça ? Nullement, car tout se trouve au ras du sol et en sous-sol. Une volonté de cacher ce passé douloureux ? On ne peut l’affirmer puisque la ville de Nantes a le mérite d’avoir créé cet espace alors que d’autres grands ports se complaisent dans l’amnésie …

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Sur l’esplanade une double stèle posée à même le sol. Puis des pavés transparents avec le nom des bateaux négriers. Longue liste, longue litanie de souffrance et de honte. Mille huit cents convois, cinq cent cinquante mille humains enchaînés et traités comme du bétail. C’est la modeste part de Nantes, car les chiffres, hélas, sont bien plus considérables ailleurs. C’est une fois encore à mettre au crédit de cette région que de ne pas avoir effacé cela.

Premier choc, première agression pour ma-sans doute trop grande-sensibilité. Je vois des gens rouler ou marcher sur ces mots abandonnés au sol. L’indifférence des plus nombreux contraste avec l’émotion que je peux ressentir. J’en suis navré ; un mémorial selon moi doit susciter le recueillement et la réflexion où il n’est qu’illusion.

Je cherche vainement le nom du navire de ma fable. Il y en a tant, placés dans tous les sens, des noms étranges pour une aventure si terrible. 1710 rappellent le nom des navires et les dates de départ des expéditions négrières nantaises. Les 290 autres plaques indiquent les comptoirs négriers, les ports d’escale et les ports de vente en Afrique, aux Antilles, aux Amériques et en Océan Indien. « Ainsi, peu à peu, au rythme de ses pas, le visiteur prend conscience de l’ampleur de cette tragédie » C’est du moins l’intention affichée par le concepteur de cet espace.

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Puis en sous-sol, comme s’il fallait cacher la réalité ou bien encore rappeler la noirceur des soutes, des plaques : des écrits autour du long trajet vers l’abolition de ce commerce ignoble. Ces textes sont nécessaires, c’est un indispensable chemin historique qui permet de comprendre qu’il a fallu se battre pour obtenir ce que nous percevons désormais comme une évidence, un impératif moral.

Je ne ressens pas, encore une fois, ce souffle d’indignation que j’attendais. C’est propre, c’est informatif, c’est précis et rigoureusement exact. Mais où est la compassion ? Est-ce seulement un des objectifs recherchés ? Je joue encore le naïf sentimental. J’entends alors un commentaire excédé qui exprime le ras-le-bol de l’excuse permanente. Je comprends cette posture ; je ne peux l’admettre. Doit-on effacer notre dette au prétexte que nous ne sommes pas redevables de ce qu’ont fait nos ancêtres ? Je ne sais plus …

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On me dit encore l’agressivité de certains membres d’une communauté africaine qui exigerait des comptes et demanderait plus encore. Que répondre à cela ? Une fois encore je reste indécis, incapable de trouver une place pour la raison dans cette aventure qui échappa totalement à la rationalité et à l’éthique. Je reste dubitatif devant cet endroit qui ne porte aucune réponse à mes interrogations.

Je vais continuer de dire parfois ma fable, pour faire ce que je crois, pour que ne s’efface pas la mémoire de cette abomination sans nom. Je ne suis pas certain que ce soit le but recherché par ceux qui ont conçu ou commandité le Mémorial. Il y a bien trop d’hypocrisie pour aller jusqu’au bout de la démarche. La volonté d’effacer les stigmates des horreurs passées est sans doute la plus forte.

Une société sans passé ni mémoire, voilà bien le souhait du plus grand nombre. Les cyclistes nantais continueront de rouler sur ces noms abandonnés à leur indifférence. Le temps fera son œuvre, le texte s’estompera puis finira par disparaître. Les questions resteront en suspens jusqu’à ce qu’à nouveau, de nouvelles abominations surgissent dans notre monde amnésique. Le béton continuera de noircir et le Mémorial n’arrêtera même plus les derniers curieux.

Déceptionnement leur.

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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2 commentaires pour La mémoire de l’esclavage

  1. fatizo dit :

    Certains voudraient réécrire l’histoire à leur manière, n’y voir que les mérites, l’intelligence supérieure de l’homme blanc tout en masquant ses crimes.
    Cette histoire terrible, nous devons la regarder en face, ceux qui la réfute ne peuvent avoir que de sombres arrières pensées.
    Bonne soirée CNabum

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