Barbe Rousse

Fable dominicale

Le Prince de Tavers

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En un temps lointain qu’on prétend féodal, un méchant prince régnait d’une main de fer sur son petit territoire coincé entre le val et la forêt. Jamais la douceur de Loire ne fut aussi mal nommée que sous le joug de ce personnage tyrannique et cupide. Avide au plus haut point, il avait instauré, sur la rivière, un péage redouté de tous les bateaux de passage. Nul ne pouvait échapper à sa rapine, y compris ceux qui voyageaient au nom d’un roi trop lointain et trop faible pour imposer son pouvoir sur Barbe Rousse dans son duché.

Barbe Rousse se pensait infaillible. Nul ne pouvait le contredire ; sinon il passait de vie à trépas sans autre forme de jugement. Petit à petit, le méchant prince fit place nette autour de lui. Ses conseillers n’étaient pas épargnés. Celui-ci qui l’avait offensé d’une parole malheureuse, lors d’un banquet, avait été jeté dans une marmite bouillante. Cet autre, qui l’avait contredit pour une banale histoire de vêture, avait été écorché vif au croc d’un boucher …

Au fil des années de terreur, le conseil du Prince n’était plus composé que d’un seul courtisan. Un jeune homme avisé et prudent qui avait pris son parti en toutes circonstances de ne jamais donner tort à l’affreux nobliau. Quant aux sujets, ils étaient attachés à leur terre et ligotés par la misère, Aucun d’eux ne songeait à fuir cet enfer, certains qu’ils étaient de finir en d’affreuses souffrances lorsqu’ils seraient repris.

Les années passaient entre larmes et angoisse sur cette terre abandonnée des dieux. Barbe Rousse exerçait son pouvoir sans discernement ni modération. Outre sa férocité, il était connu pour son appétit féroce et ses goût luxueux. Bientôt, les droits de péage ne suffirent plus à alimenter les caisses d’un duché, qui bientôt sonnaient creux.

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Le Prince convoqua son conseiller obséquieux. Il voulait examiner le moyen de retrouver quelques ressources. Le jeune homme, se voyant ainsi au pied du mur, pensa alors que sa dernière heure allait sonner. Comment se tirer d’un si mauvais pas quand nulle issue ne semblait possible ? Quand Barbe Rousse lui fit part de son problème financier, il se contenta d’acquiescer. Fort heureusement, le Prince n’était pas homme à demander des conseils, il avait toujours une fantaisie en tête à laquelle il suffisait de donner crédit.

Cette fois ne fut pas différentes des autres. Le Prince pour redoutable qu’il était, n’en était pas moins un fieffé imbécile, avalant toutes les sornettes possibles sans que quiconque n’osât lui avancer le contraire. Il avait ouï dire que l’argent pousse au fond des ruisseaux : une de ces maximes qui viennent agrémenter les rêves de ceux qui n’ont plus rien …

Le conseiller avisé se contenta de confirmer cette affirmation aussi stupide que fantaisiste. Mais comment tirer profit d’une telle utopie sachant ce qu’il advenait lorsque l’erreur était constatée par ce prince monstrueux ? Il fallait jouer serré ; toute faute étant fatale.

Le jeune homme aussi malin qu’un renard, loua son maître de sa clairvoyance. « Voilà en effet une idée de nature à remettre à flot les caisses du duché mon bon prince. Que n’y avons-nous songé plus tôt ! Il faut être d’un esprit aussi aiguisé que le vôtre pour avoir découvert cette magnifique solution ! Je sais un ruisseau qui se jette dans la Loire qui serait de nature à favoriser une excellente récolte. Confiez -moi tout l’argent qu’il vous reste, que j’aille de ce pas, semer le longs de ses berges. »

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Le Prince qui, à l’instar de bien de ses semblables, disposait d’aussi peu de jugeote que son pouvoir était grand, se précipita pour racler les fonds de coffre et de tiroir, essorer les dernières bourses remplies chez les bourgeois de sa cité et ainsi apporta au jeune conseiller de quoi semer et espérer une belle récolte.

Le roublard tout autant que prudent garçon mit, au préalable, les derniers sous du duché à l’abri dans une cachette de sa demeure. Il s’empressa alors de partir le long de ce ruisseau, connu pour ses berges instables, ses sables mouvants et ses redoutables sablières. Il y sema des graines d’oseille en croisant les doigts pour que son plan fonctionne comme il l’avait prévu. C’était son ultime chance de se tirer de ce mauvais pas et de sauver un territoire qui était à bout de force.

Peu de temps plus tard, le Prince interpella son conseiller. «  N’est-il pas venu le temps de notre récolte d’argent ? » Comme jamais il ne fallait contrarier les désirs de cet homme veule et cruel, le rusé damoiseau admira l’intuition de son maître : «  Mais comment faites-vous, très cher Prince pour deviner ainsi ce que j’allais vous annoncer ? Il est venu pour vous le temps de faire la plus belle des récoltes mais pour que nul ne puisse jamais penser à vous imiter, nous allons partir seuls pour cette moisson d’argent ! »

Le Prince et son conseiller quittèrent la cité endormie. Ils chevauchèrent jusqu’à cette petite embouchure en un lieu si inaccessible que jamais personne ne venait s’y aventurer. Après avoir remonté un peu ce ruisseau étonnant, ils débouchèrent en un lieu couvert d’oseille. Le Prince s’étonna de voir ici cette plante qui donne de merveilleuses soupes et accompagne si bien la délicieuse alose de Loire.

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« Mon Prince, dit le garçon, l’argent ne pousse pas tout à fait au fond des ruisseaux, c’est au pied de l’oseille que vous le trouverez. Allez-y en toute confiance et emplissez votre poche de cette récolte somptueuse. Je me retire un peu pour surveiller s’il ne vient personne … »

Le Prince se précipita sans prendre la peine de retirer ses bottes. Il fut bientôt prisonnier d’un sol qui s’effaçait sous son poids. Pour tenter de se sauver, il s’allongea dans l’eau, précisément à l’endroit où le courant était le plus violent. Alourdi par la vase et ses vêtements, il sombra bien vite. Juste avant de mourir, il eut le temps, une dernière fois, d’appeler ce traître qui l’avait mis en si fatale posture : «  Je me noie ! », hurla le mauvais homme en son dernier soupir.

Le conseiller qui espérait cette issue, eut lui aussi, pour la dernière fois, le temps de donner raison à ce Barbe Rousse exécré. «  Oui, mon bon Prince, vous vous noyez et vous faites bien ainsi de disparaître à tout jamais ! »

Ainsi mourut l’abominable Barbe Rousse. Le duché recouvra son calme et sa prospérité sous la houlette du conseiller qui fut un gestionnaire avisé. Le péage de l’endroit retrouva des proportions acceptables et la vie redevint agréable en ce joli coin de Loire. La seule chose qui resta de ce vilain Barbe Rousse, c’est une curieuse expression. Quand un trop avide, un cupide et malfaisant personnage venait dans la région; il se trouvait toujours quelqu’un du pays pour lui désigner un coin sauvage et hostile et lui crier avant qu’il ne disparaisse à jamais « Prends l’oseille et tire -toi ! »

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Vous n’êtes pas obligé de me croire. Si vous pensez que l’argent pousse au fond des ruisseaux, venez donc par chez nous. Vous aurez l’occasion à votre tour de connaître la vérité. Quant aux autres, prenez le temps de rire de ces gens qui sont prêts à tout pour avoir toujours plus. Nous avons le plus inestimable des trésors ; certains se noient dans un verre d’eau, d’autres dans une rivière d’argent ; contentons-nous de jouir par les yeux de cette richesse sans cesse renouvelée !

Roublardement leur.

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Bonimenteur de Loire
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