De la table à la tablette

L’autodafé moderne

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Le bon président du conseil général du Loiret ne sait plus quoi inventer pour se faire remarquer. Après son arrêté anti-mineurs étrangers qui vient d’être recalé par le préfet du Loiret, ce grand homme a décidé de défrayer la chronique en menant une expérience unique en France. Dans la ville qui l’avait placé sur les fonts baptismaux de la politique, ce visionnaire des temps modernes a équipé les 510 élèves et 45 professeurs du Collège Gaston Couté de tablettes numériques pour leur éviter de transporter des livres.

Je ne doute pas un seul instant que ce Sénateur, digne représentant de la droite des notables ne se sente écrasé par le poids de la culture livresque. Il souhaite surtout libérer les enfants de ses voisins et met ainsi la main dans l’engrenage pour perpétrer le premier autodafé scolaire de notre pays. Au bûcher ces manuels si lourds et d’autant plus insupportables qu’ils veulent rendre libre l’esprit de ces futurs citoyens !

Bien sûr, il est facile de faire passer une telle mesure quand on dispose d’une majorité aux ordres si peu encline à poser le débat sur des principes et non des coups médiatiques. Après les premiers collèges construits entièrement avec des fonds privés, notre idéologue de la modernité vient porter un coup mortel à Gutenberg.

Non seulement, il chasse le livre d’un établissement d’enseignement mais il équipe des enfants d’un outil qui va leur permettre d’entrer dans ce monde de l’hypertechnologisation si chère à ce personnage. Son collège est un modèle du genre avec ses tableaux interactifs qui coûtent les yeux de la tête et servent si peu à leur véritable destination. Il se fait ainsi le chantre d’un monde dédié à l’écran, au savoir virtuel et à l’immédiateté.

L’école ne doit pas se donner entièrement à ces mirages. Un conseil général devrait, ce nous semble, poser les principes de l’égalité. Ce joli effet d’annonce passé, imagine-t-on sérieusement dans le contexte économique actuel, équiper l’ensemble des collèges du département de cette aimable plaisanterie ? Ou n’est-ce qu’un coup d’esbroufe pour complaire au Baron et faire parler une fois encore du Loiret et de ses Loirétains si dociles ?

Est-il venu à la connaissance de ce grand homme, que les enfants des leaders de l’informatique qui vivent dans la Silicon Valley sont envoyés par leurs parents, pourtant géniaux, dans des écoles sans le moindre clavier ? L’enseignement n’est pas réduit au seul plaisir, à l’unique satisfaction des exigences d’une génération totalement assujettie à la tyrannie de l’ordinateur. Le livre doit demeurer une référence, un outil incontournable de la culture et du savoir.

Au royaume des démagogues, la mesure va satisfaire les « pédagogistes », ces pédagogues de l’innovation perpétuelle ; ceux qui ont baissé pavillon devant l’effondrement des connaissances, de la culture générale et des savoirs scolaires élémentaires, pour laisser place à l’agitation et aux illusions. Nous savons tous, pour l’avoir maintes fois expérimenté que le passage par l’écran est un leurre, une facilité nourrie par l’illusion d’un savoir qui s’efface aussi vite qu’il apparaît au premier clic venu.

L’objet n’est pas à repousser en bloc ; il n’est pourtant qu’un outil qui ne doit pas envahir tout l’espace de la classe. Une tablette sur chaque table, la multiplication des connexions plutôt que des opérations intellectuelles, voilà ce qui attend nos collègues d’un collège si mal nommé. Le pauvre Gaston Couté doit s’indigner s’il voit ce qui se passe en son nom. Lui le rebelle, le marginal, l’anarchiste et le vagabond magnifique, le voici humilié par les tenants de l’ordre nouveau, celui de la conformité, de l’uniformité et de la surveillance absolue.

Va-t-on dans ce collège abandonner l’écriture manuelle sous prétexte qu’elle est pénible, laborieuse et qu’elle met certains élèves en échec ? Va-t-on encore équiper nos petits génies de logiciels de reconnaissance vocale pour qu’ils s’émancipent définitivement des affreuses contraintes de l’orthographe ? Auront-ils droit à un traitement de faveur lorsqu’ils passeront un examen sous prétexte qu’ils sont les obligés du grand Sénateur ?

Le ridicule ne tue pas car si c’était le cas , il y aurait belle lurette que cet élu de la république aurait succombé sous le poids de ses décisions. Il ne se passe pas une année sans qu’il sorte une énormité de sa boîte à malices. Curieusement, toutes ces initiatives vont systématiquement dans une direction qui ne cesse de l’éloigner des principes fondateurs de l’école républicaine et des idéaux qu’elle portait en elle. Je ne doute pas qu’il agisse en conscience aussi ne lui ferai-je pas l’injure de le prendre pour un imbécile !

Livresquement sien.

Le président en personne fait la promotion de son idée

https://www.youtube.com/watch?v=ocRrlB1fYIU

L’ECOLE

Les p’tiots matineux sont ‘jà par les ch’mins

Et, dans leu’ malett’ de grousse touél’ blue

Qui danse et berlance en leu’ tapant l’cul,

I’s portent des liv’s à coûté d’leu pain.

L’matin est joli coumm’ trent’-six sourires,

Le souleil est doux coumm’ les yeux des bêtes…

La vie ouvre aux p’tiots son grand liv’ sans lett’es

Oùsqu’on peut apprend’ sans la pein’ de lire :

Ah ! les pauv’s ch’tiots liv’s que ceuss’ des malettes !

La mouésson est mûre et les blés sont blonds ;

I’ s’ pench’nt vars la terr’ coumm’ les tâcherons .

Qui les ont fait v’ni’ et les abattront :

Ça sent la galette au fournil des riches

Et, su’la rout’, pass’nt des tireux d’pieds d’biche.

Les chiens d’ deux troupets qui vont aux pâtis,

Les moutons itou et les mé’s barbis

Fray’nt et s’ent’erlich’nt au long des brémailles

Malgré qu’les bargers se soyin bouquis

Un souér d’assemblé’, pour eune garçaille.

Dans les ha’s d’aubier qu’en sont ros’s et blanches,

Les moignieaux s’accoupl’nt, à tout bout de branches,

Sans s’douter qu’les houmm’s se mari’nt d’vant l’maire,

Et i’s s’égosill’nt à quérrier aux drôles

L’Amour que l’on r’jitt’ des liv’s’de l’école

Quasi coumme eun’ chous’ qui s’rait pas à faire.

A l’oré’ du boués, i’ s’trouve eun’ grand crouéx,

Mais les peupéiers sont pus grands dans l’boués.

L’fosséyeux encave un mort sous eun’ pierre,

On baptise au bourg : les cloches sont claires

Et les vign’s pouss’ vart’s, sur l’ancien cim’tiére !

Ah ! Les pauv’s ch’tiots liv’s que ceuss’ des malettes !

Sont s’ment pas foutus d’vous entrer en tète

Et, dans c’ti qu’est là, y a d’quoué s’empli l’coeur !

A s’en empli l’coeur, on d’vienrait des hoummes,

Ou méchants ou bons – n’importe ben coumme! –

Mais, vrais coumm’ la terre en friche ou en fleurs,

L’souleil qui fait viv’e ou la foud’ qui tue.

Et francs, aussi francs que la franch’ Nature,

Les p’tiots ont marché d’leu’s p’tit’s patt’s, si ben

Qu’au-d’ssus des lopins de seigle et d’luzarne,

Gris’ coumme eun’ prison, haut’ coumme eun’ casarne

L’Ecole est d’vant eux qui leu’ bouch’ le ch’min.

L’mét’ d’école les fait mett’e en rangs d’ougnons

Et vire à leu’têt’ coumme un général :

 » En r’tenu’, là-bas !… c’ti qui pivott’ mal !… »

Ça c’est pou’ l’cougner au méquier d’troufion.

On rent’ dans la classe oùsqu’y a pus bon d’Guieu :

On l’a remplacé par la République !

De d’ssus soun estrad’ le met’ leu-z-explique

C’qu’on y a expliqué quand il ‘tait coumme eux.

I’leu’ conte en bieau les tu’ri’s d’ l’Histouére,

Et les p’tiots n’entend’nt que glouère et victouére :

I’ dit que l’travail c’est la libarté,

Que l’Peuple est souv’rain pisqu’i’ peut voter,

Qu’les loués qu’instrument’nt nous bons députés

Sont respectab’s et doiv’nt êt respectées,

Qu’faut payer l’impôt…  » Môssieu, j’ai envie ! …

– Non ! .., pasque ça vous arriv’ trop souvent ! »

I veut démontrer par là aux enfants

Qu’y a des régu’s pour tout, mêm’ pou’la vessie

Et qu’i’ faut les suiv’déjà, dret l’école.

I’pétrit à mêm’ les p’tits çarvell’s molles,

I’rabat les fronts têtus d’eun’ calotte,

I’ varse soun’ encr’ su’ les fraîch’s menottes

Et, menteux, fouéreux, au sortu’ d’ses bancs

Les p’tiots sont pus bons qu’â c’qu’i’ les attend:

Ça f’ra des conscrits des jours de r’vision

Traînant leu’ drapieau par tous les bordels,

Des soldats à fout’e aux goul’s des canons

Pour si peu qu’les grous ayin d’la querelle,

Des bûcheux en grippe aux dents des machines,

Des bons citoyens à jugeotte d’ouée :

Pousseux d’bull’tins d’vote et cracheux d’impôts,

Des cocus devant l’Eglise et la Loué

Qui bav’ront aux lév’s des pauv’s gourgandines,

Des hounnètes gens, des gens coumme i’faut

Qui querv’ront, sarrant l’magot d’un bas d’laine,

Sans vouer les étouel’s qui fleuriss’nt au ciel

Et l’Avri’ en fleurs aux quat’ coins d’la plaine !…

Li ! l’vieux met’ d’école, au fin bout d’ses jours

Aura les ch’veux blancs d’un déclin d’âg’ pur ;

I’ s’ra ensarré d’l’estime d’tout l’bourg

Et touch’ra les rent’s du gouvernement…

Le vieux maît’ d’écol’ ne sera pourtant

Qu’un grand malfaiseux devant la Nature !..

Gaston Couté

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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