Remettre le bulletin.

L’impossible rencontre.

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Les modes en matière d’éducation sont ainsi faites qu’elles enferment une institution tout entière derrière de fausses bonnes idées , des solutions qui ont apporté une réponse satisfaisante à un moment donné, dans un contexte donné mais qui s’avèrent totalement inefficaces, en d’autres circonstances. Il en va ainsi pour la désormais célèbre soirée de remise des bulletins aux familles.

L’idée est sans doute née au sein d’une équipe solidaire, dans un quartier difficile. Des enseignants voulurent créer du lien, transformer l’image de l’école, replacer les parents au cœur du dispositif en leur redonnant leur rôle de responsables. Elle a permis, je ne peux en douter, de belles réussites et, ayant fait tache d’huile, est devenue la procédure parfaite pour donner du sens à la scolarité.

Il est difficile de nier qu’elle a également permis de réaliser une substantielle économie car envoyer les bulletins aux familles (souvent à deux adresses différentes par enfant désormais) avait un coût qui grevait des budgets toujours plus restreints. La technique permettait encore d’échapper à ces boîtes aux lettres de désespérance qui ne sont plus ouvertes à moins qu’elles ne soient éventrées ou inexistantes …

Les années ont passé, la pratique marginale est devenue rituel systématique. Deux fois par année scolaire, enseignants et parents doivent se retrouver pour la remise du bilan trimestriel. Le professeur principal parle au nom de ses collègues ; la famille attend sagement son tour dans des soirées interminables pour les uns comme pour les autres.

Certains apportent alors des modifications de confort. Des professeurs compatissants prennent la peine d’établir un tour de passage afin d’éviter aux visiteurs d’un soir de faire le pied de grue dans des couloirs si peu agréables. Puis, il leur faut trouver d’autres jours car bientôt, la disponibilité des uns et des autres ne peut se satisfaire d’un rendez-vous unique.

Ça marche quelques années encore, les bulletins sont distribués, tout le monde finit par se rendre au rapport. Mais déjà, des signes de lassitude se font sentir. De-ci, de-là, des familles cessent de répondre à l’invitation. Il faut hausser le ton, passer à la redoutable convocation pour distribuer enfin ce document nécessaire.

Au fil des années, le nombre des réfractaires ne cessant d’augmenter , bientôt ils deviennent majoritaires.

N’ayant jamais eu de bonnes relations avec l’ institution scolaire, ils vont même jusqu’à couper totalement ce lien . Les bulletins s’accumulent, la non-connaissance de ce document incontournable de la scolarité semble même ne plus être remarquée par des familles en rupture de normes sociales.

L’enseignant qui ne veut pas désespérer face à la faillite du tissu social, fait des pieds et des mains pour trouver des solutions, éviter ce naufrage qui interdit toute possibilité de dialogue quand une famille refuse de se rendre à l’école. Il bloque toute sa semaine, il téléphone à chacun pour implorer une visite, fixer un rendez-vous à une heure et un jour supportables. Quand il établit le lien téléphonique, il parvient enfin à ce compromis magnifique. Trop souvent hélas, il doit laisser un message qui ira se perdre dans l’océan de l’indifférence. Des familles ne répondent plus, n’ouvrent plus leur précieux portable quand le numéro du collège s’affiche.

Là encore, la parole donnée – le rendez-vous pris à la convenance de la famille- ne sera pas toujours honorée. Poser un lapin est devenu une pratique courante et l’excuse un espoir impossible. Une fois sur deux, le pauvre enseignant fait le poireau et se désespère. La famille ne viendra pas, le bulletin, une fois encore, ne sera pas transmis. Alors, au terme de l’année, le paquet sera envoyé, comme un sac de misère, sans explication ni sens. C’est pire que tout : l’année scolaire expédiée comme une bouteille à l’amertume générale.

Notre système scolaire est en train de sombrer. Bien sûr, ce que je décris se déroule encore à la marge, dans des familles en situation d’échec social. Mais ces parents-là, bien souvent, sont les responsables d’élèves qui transforment la classe en zone de non-droit, en espace de désordre irrémédiable. Ils ont installé dans l’esprit de leurs rejetons la certitude que plus rien n’a d’importance, que cette règle du jeu ne mène nulle part.

Ils ne souhaitent pas l’échec de leurs enfants, ne me faites pas dire ce qui n’est pas ! Mais tellement submergés de difficultés, de problèmes personnels, de soucis financiers, de troubles de toutes natures , ils ne se sentent plus en état d’affronter le regard d’une administration qui passe son temps à se référer à une norme qui n’est plus la leur.

Que va-t-on leur parler de ponctualité, de devoirs, de respect, de travail, d’avenir quand ces mots perdent leur sens dans leur vie quotidienne et qu’ils n’ont plus la force de s’interroger sur le devenir de leurs enfants ! Ils s’en inquiètent mais se sentent tellement dépassés. Alors, notre belle soirée devient dérisoire, les bulletins restent lettre morte et le lendemain, les gamins, par bravade ou par dépit vont se faire provocateurs, se riant de cette désertion à laquelle ils ne peuvent que donner une réponse de défi pathétique. Faut-il s’épuiser et poursuivre dans cette folie suicidaire ? J’avoue ne plus avoir la force de m’interroger.

Trismestriellement vôtre.

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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