La Loire pour dernier tombeau.

Parce qu’elle sera toujours la plus forte …

Ceci n’est hélas pas une fable …

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Ce dimanche-là, un grand beau temps illuminait notre riant Val de Loire. De partout, des amoureux de la rivière se promenaient en son bord, allaient à la pêche, naviguaient sur une embarcation quelconque. Parmi ces amoureux de la Loire, Sébastien, qui avait eu l’idée, saugrenue pour certains, merveilleuse pour d’autres, de se fabriquer un radeau avec des bidons.

Les intentions de Sébastien n’étaient pas restées à l’état de vœux pieux, il les avait menées à son terme, ayant réalisé un radeau qui n’était pas uniquement destiné à décorer un quai. Presque tous les week-ends, il naviguait sur son étrange engin et avait entrepris une descente jusqu’à Nantes. Il avait fait sa place parmi les mariniers : une place un peu à part, compte tenu de son bateau, mais une place qui ne lui était plus contestée.

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Sébastien avait démontré sa connaissance de la rivière, sa science de la navigation avec un esquif plus frêle, sans doute, que bien de nos gros bateaux de bois. Il avait dompté les difficultés, s’était familiarisé avec les pièges des flots et avait ainsi acquis le respect de tous et cet adoubement des mariniers qui vont sur l’eau.

Sébastien portait à sa façon les couleurs de la marine de Loire, pas la grande marine historique mais la nôtre : celle des amoureux de la rivière et de son histoire. Chacun réalise ce rêve à sa façon ; celle de Sébastien était un peu différente mais tout aussi louable. Il allait sur l’eau, il naviguait et ne se contentait pas de se déguiser. Il avait commencé à l’âge de 16 ans a descendre la Loire de Gien à Chateauneuf, à la rame sur un zodiac.

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Sébastien était un des amis de Chouzé : il avait participé aux belles fêtes marinières créées en cet endroit autour d’un magnifique petit musée de la marine. Il était de ceux qui faisaient revivre un port dont l’activité s’était prolongée jusque dans les années 1980, époque où les bateaux allaient encore sur l’eau pour la cueillette de l’osier. Il était un digne successeur des bateliers d’antant.

Sébastien avait accroché un Girouet à son surprenant petit radeau et pour montrer son goût de la provocation ou de l’anticonformisme, un drapeau de pirate flottait à ses côtés. En agissant ainsi, il témoignait son attachement à la tradition tout en s’octroyant le plaisir d’une interprétation libre et très personnelle. C’était ce qui faisait son charme et sa spécificité. Les gars qui vont sur l’eau, d’hier ou d’aujourd’hui, ont bien des particularités qui peuvent surprendre les gens à terre. Celle de Sébastien n’était pas plus exotique que les singularités de nombre de ses collègues.

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Sébastien, en ce beau dimanche d’un printemps si précoce, a fait sa dernière navigation. Lui qui avait des projets plein la tête, qui avait déjà construit la maquette de son prochain radeau, allait finir son parcours sur celui du moment. La rambarde contre laquelle il avait l’habitude de s’appuyer quand il barrait son bateau, a cédé. Il est tombé à l’eau et la Loire, dont jamais nous ne devons considérer que nous l’avons domptée, l’a dévoré en engloutissant ses nouveaux rêves.

Sébastien a sombré en quelques minutes. On s’interroge. A-t-il voulu lutter contre le flot ? A-t-il eu un malaise ou une hypothermie ? La rivière était haute ce jour-là son courant était fort et ses eaux encore froides. Bien vite il a coulé, c’est hélas la terrible et seule certitude. Il savait, comme nous tous, qu’il ne faut pas combattre la dame mais se laisser aller à son courant. Mais qui peut présager de sa réaction dans l’instant, sur le coup de la surprise ou bien de la panique ? Jamais nous ne saurons … et n’avons surtout pas à juger.

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Sébastien rejoint ainsi tous ces mariniers d’autrefois qui ne sont jamais revenus d’un de leurs voyages. Ce fut le lot des gars qui allaient sur l’eau. Nous avions tendance à l’oublier, à penser que désormais, parce que nous savons tous nager (ce que se refusaient à faire les anciens de la marine de Loire) nous étions à l’abri de l’accident.

La Loire se rappelle à nous. Elle est sauvage et impétueuse. Elle est puissante et demeure dangereuse en toutes saisons, en toutes circonstances. Sébastien paie de sa vie ce terrible rappel à la réalité intangible. Il laisse une femme éplorée, de jeunes enfants et des camarades sidérés. Il s’est acquitté, lui aussi de ce lourd et redoutable tribut que les hommes, les femmes et les enfants de ce pays ont consenti à la Loire depuis toujours.

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Sébastien nous manquera mais restera à jamais dans nos cœurs. À chaque fois que nous verrons la Loire, plus encore quand nous embarquerons, nous aurons une pensée pour celui dont le dernier tombeau aura été la rivière. Nous avions pour rituel de jeter à l’eau les premières gouttes d’une bouteille débouchée en disant « À tous les mariniers qui ont péri en Loire ! » Désormais, il y aura un prénom accolé à un visage qui prendra place dans la longue liste des mariniers disparus. La réalité remplacera le symbole ou la simple posture de principe. Nous serons bien en peine de continuer ainsi de manière si légère … Adieu l’ami !

Semoncement nôtre

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Photographies de ses amis :

Pirate de Loire 

Loire en Bretagne

Une grande pensée affectueuse pour sa famille …

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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4 commentaires pour La Loire pour dernier tombeau.

  1. Dan Gazénia dit :

    Je viens de lire ce texte qui m’a bouleversée, comme si j’avais connu votre ami; je fais partie d’une famille d’aventuriers, et j’ai pensé à mon cousin qui a fabriqué , dans mon jardin, un radeau (région Parisienne), pour faire le tour de Corse (deux canoës jumelés avec une voile Egyptienne, et surtout de bonnes rames, reconstruit dans le port d’Ajaccio. Avec mon fils de…18 mois!. C’était un excellent navigateur, mais la Méditerranée réserve des creux de plus d’un mètre…5h de mer pour 10 km, en dormant sur les plages…Après 15 ans de Moyen-Orient etc. (en 2CV et camping dans les déserts), à priori, c’était possible , nous nagions tous bien, mais mon fils n’aurait pas survécu à un naufrage, Donc, je suis rentrée avec lui, à Calvi .Mais ensuite je l’ai emmené dans le monde!.
    Je comprends le mental de votre ami, et son désir d’évasion. Mon cousin a recommencé avec ses trois enfants des années plus tard! Il habitait dans une île sur la Seine et emmenait ses enfants à l’Ecole en canoë!.
    J’ai continué très longtemps mes errances vers les horizons lointains , j’ai …74 ans , et je pense terminer ma vie sur les routes , avec des imprévus, et des découvertes à chaque virage…On ne se refait pas!
    Amicalement
    Dan

    • cestnabum dit :

      Dan Gazénia

      Je suis touché par votre réaction que je vais commuiquer sur le réseau privé des mariniers. Merci à vous.

      Continuez à errer ainsi sur l’eau et sur terre, en rêve et en vrai

  2. fatizo dit :

    Un bel hommage .

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