Jouer avec les mots.

Jamais en vain.

 philippe-geluck-le-chat-se-taire

Si souffler un mot n’est pas jouer, alors il serait prudent de penser un peu à cet art délicat du jeu de mots. Quelqu’un m’a mis la puce à l’oreille ce matin : trop de calembours tuent l’humour et font tomber à plat un mot qui se voulait piquant, pinçant ou simplement drôle.

Il faut avouer que bien des humoristes lancent des mots en l’air, jonglent avec eux pour le seul plaisir de démontrer leur dextérité ou bien pire encore, pour se moquer d’une pauvre cible. Le bon mot sans autre motif que le rire gras et rentable n’a, à mon sens, aucune raison d’être.

Ces mots qui ne veulent rien dire, qui sont envoyés sur commande, qui sont préparés pour faire mouche, sont sans saveur et sans honneur. Les chaînes de télévision abondent de ces funambules de l’humour dérisoire, celui qui n’existe que pour lui-même, sans avoir l’élégance d’exprimer une opinion, de défendre une cause, de lutter contre une injustice.

Le mot-clef, celui qui ouvre d’autres possibles, a été abandonné au profit du mot-valise, celui qui arrive avec ses gros sabots, qui ne se dit pas à couvert mais sous les projecteurs, accompagné de rires enregistrés pour nous indiquer clairement le moment opportun à l’exclamation spontanée. Ces mots-là sont même munis de roulettes pour partir en tournée, pour voyager au gré des spectacles hilarants.

Les jongleurs de mots pensent trouver place dans ce nouveau cirque de la pensée. Ils envoient en l’air des saillies et jamais des idées ; ils sont les premiers à rire de leurs belles prouesses lexicales. Ils omettent d’avoir une pensée, d’être rebelles à cette société. Ils ne sont que des clowns alors qu’ils devraient être des bouffons, des fous du roi et des princes.

L’humoriste contemporain se gausse, met tout sur le même niveau, n’a aucune échelle de valeur. Tout peut faire calembredaine ou facétie à la condition que la blague soit comprise par le plus grand nombre. Le premier degré est conseillé et le graveleux fortement apprécié. L’idéologie est un gros mot, la sincérité un mot démodé, le comique est devenu croupier : il ramasse les jetons et les bénéfices.

Les vedettes du rire se paient de mots, grassement et sans prendre le risque de s’engager pour un combat. Leur seul bataille est celle de l’audimat, là où il faut à tout prix éviter le mot qui vous mette en échec. Le politiquement correct est la ligne de conduite, le mot de travers reste en travers de la gorge, surtout quand, face à soi, il y a un puissant qu’il convient de flatter et non de choquer.

Les mots d’esprit ne sont plus que les pâles fantômes des répliques d’autrefois d’un Desproges, d’un Coluche ou d’un Bedos (le géniteur pas la copie). Plus nos comiques en sont dépourvus, plus ils trouvent des micros pour exprimer leur talentueuse manière de manier des mots sans idées. Je ne vais pas citer ici les adeptes de cette stratégie si prudente de faire rire en ne tapant que sur les plus faibles : ce serait leur faire trop d’honneur, eux qui en sont totalement dépourvus.

Leurs mots me restent en travers de la gorge. Les seuls qui vaillent la peine de porter les couleurs de l’humour ayant eu des mots avec leurs patrons, ont été mis à pied et doivent exercer leurs talents sur la toile. Guillon, Porte qui ont le mot trop haut pour rester sur les espaces grand public, en savent quelque chose. La médiocrité est la règle, le mot prend vite la mouche dans un pays où il est conseillé de ne pas donner le bourdon aux barons.

Celui qui joue avec les mots doit s’attendre aux coups de bâton. Il subira les conséquences d’un mot qui fuse, d’un mot qui touche, d’un mot qui tue. Il n’aura plus le moindre mot à se mettre sous la dent, tournera sept fois ces maux dans sa bouche sans ne plus trouver auditoire. L’humour doit se plier, faire des courbettes ou bien disparaître aux oubliettes.

Les valets sont préférés aux bouffons. Il vaut mieux bafouiller ses mots qu’envoyer une réplique cinglante aux puissants de ce monde. Servir la soupe est le plus sûr moyen de gravir les échelons de la notoriété. Celui qui ose une expression assassine peut buter sur un mot et ne jamais plus s’en relever. Désormais, les humoristes enfilent les bons mots comme les perles artificielles ; il n’y a plus de risque : ils savent si bien peser leurs mots, les mesurer et les adoucir pour ne jamais offusquer les puissants. De cet humour-là, nous n’avons que faire, le rire est subversif ou bien il n’est rien !

Princesansrirement sien.

http://www.youtube.com/watch?v=Td4pqnCCo0M

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A propos cestnabum

Bonimenteur de Loire
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4 commentaires pour Jouer avec les mots.

  1. jean-michel plouchard dit :

    Il fut un temps où l’on appelait ça des mots à claque, mais cela n’a pas beaucoup changé depuis.

  2. fatizo dit :

    Nous devons nous interroger sur l’humour . Passons sur ceux qui tapent sur les petits travers de leurs contemporains, les Elmaleh, Titoff, Foresti(la liste est si longue) , ils ne m’amusent pas du tout. Je les trouve lâche.
    Mais j’en arrive à me demander de l’utilité des autres, de ceux qui tapent sur les élites. Finalement ne sont-ils pas le poil à gratter qui fait que nous croyons être leurs complices contre le pouvoir, alors qu’eux vivent très bien avec le système en place ..
    Bonne soirée CNabum

    • cestnabum dit :

      Fatizo

      Je vais sans doute me répéter mais il me semble qu’ils font de l’humour un fond de commerce sans pensée ni vision derrière leur prestation. Ce sont des acteurs qui jouent un rôle sans avoir la moindre intention de défendre une idée, un personnage.
      Ils viennent ramasser le cachet tout simplement.

      Ce n’est ni drôle ni utile.

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