la quenelle et la France en guerre

La France est en guerre. Quiconque débarque dans une gare parisienne y voit circuler des patrouilles armées, entend des avertissements incessants sur la présence de colis suspects et le ressent dans sa chair avant même de le comprendre. Le plan « vigipirate », renforcé à la moindre alerte, témoigne de ce climat de tension anxieuse, volontairement entretenue et propre à une nation en état de guerre ouverte.

L’analyse de la politique extérieure le confirme. Depuis décembre 2012, la France ne cesse de mener des actions militaires en Afrique. Elle a multiplié les bombardements dans le Nord Mali, massacré des milliers de combattants islamistes rebelles au pouvoir chrétien des militaires du sud ; elle a forcé la plupart de leurs repaires, favorisé les représailles, entretenu un climat de chasse à l’homme sans cesse dénoncé par les observateurs indépendants. Du Mali, elle s’est transportée en Centrafrique où, sur un mode plus sournois, elle fait aux islamistes la même guerre, désarmant de façon sélective, aidant les milices chrétiennes dans leurs opérations anti-rebellion islamiste, n’hésitant pas à placer des populations musulmanes dans un état d’insécurité totale dont elles se plaignent en vain. Poursuivant l’opération Serval au Mali, décidés à prolonger leur intervention en Centrafrique, Fabius et Hollande laissent déjà entendre leur intention d’intervenir au Tchad, au Niger et dans le sud libyen. Le Canard enchaîné dans son édition du 29 janvier évoque ainsi une « troisième guerre antiterroriste en Afrique » que la France envisagerait de déclencher.

Qui parle de guerre parle évidemment d’ennemis. Mais de même que la réalité de la guerre est niée par les discours officiels et les grands médias nationaux, de même l’identité de l’ennemi, sa nationalité, sa confession ou son idéologie est presque toujours voilée et dissimulée par ce terme commode et très élastique de « terroriste ». Il s’agit toujours de nier jusqu’à la pire mauvaise foi que la France au Mali, en Centrafrique comme bientôt au sud libyen mène réellement un combat de pointe d’une guerre de civilisation anti-islamique. Le point commun des combattants de l’AQMI au Mali, des rebelles de Centrafrique, des djihadistes de Libye c’est bel et bien de lutter pour l’établissement en Afrique de l’ouest d’une entité islamique unifiée et forte qui pourrait défendre les intérêts des Africains contre l’avidité des groupes capitalistes occidentaux. Et c’est ce que combattent, avec l’aide américaine, Hollande et Fabius.

Combattent-ils aussi pour la France ? On peut toujours le dire. Certainement ils combattent pour l’intérêt de grands groupes capitalistes français : Areva, Total etc. Mais, en rompant résolument avec la politique de paix, d’équilibre et de non alignement qui avait été celle de la France avec l’arrivée au pouvoir du Général de Gaulle et qui avait repris un second souffle avec la résistance de Chirac à la guerre américaine en Irak, les dirigeants socialistes français servent d’abord les intérêts des USA dont ils deviennent le bras armé par un renversement historique.

En plus de combattre pour les USA, les militaires français ne combattent-ils pas aussi pour l’Etat raciste d’Israël dont la politique serait contrariée par l’existence d’une réelle puissance islamiste à l’ouest ? Si l’on considère la complexité de ce qui se passe en Afrique occidentale, le soutien de l’Arabie saoudite et du Qatar à Israël joint à l’aide apportée par ces mêmes pays aux rebelles islamistes, la réponse à cette question n’est pas simple de prime abord. Mais si on élargit le champ de vision, si on analyse la politique de la France à l’est de la Méditerranée, alors les choses deviennent lumineuses. Fabius qui brûle d’intervenir en Syrie contre Bachar Al-Assad, et qui était même prêt à soutenir une guerre contre l’Iran, mène là une politique très claire de soutien au sionisme. Sans jamais avoir condamné la détention de bombes atomiques par Israël, il a été le seul aux récents pourparlers de Genève à tenter d’ empêcher l’accord avec l’Iran en se présentant comme le premier défenseur des intérêts israéliens. En voulant maintenir l’Iran au ban des nations comme en voulant renforcer la guerre civile en Syrie, Fabius suit la même logique : affaiblir les soutiens au Hezbollah et au Hamas, aider Israël à maintenir sa position dominatrice vis à vis des Palestiniens au moment même où les militaires français traquent tous ceux qui pourraient menacer les intérêts de la puissance sioniste en Afrique occidentale.

Dire que la guerre que mène réellement la France en Afrique actuellement est une guerre purement et simplement prosioniste est faux. Mais dire que c’est une guerre à la fois néocolonialiste, procapitaliste, proaméricaine et prosioniste me paraît incontestable. C’est pourquoi c’est une guerre honteuse et révoltante, une guerre qui ne coûte pas seulement de l’argent et du sang de nos soldats mais qui dégrade pour longtemps la position morale dans le monde d’une France naguère championne de la paix, jalouse de son indépendance, refusant toute exploitation colonialiste, proclamant la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes.

A cette guerre lointaine qui tue dans le silence des médias, peu sans doute, sinon les militaires et leurs familles, sont sensibles. Et la présence dans les grandes gares de quelques patrouilleurs à mitraillettes ne bouleverse pas les existences. Les grandes voix qui tonnaient au moment de la guerre d’Algérie puis lors de celles du Viet-Nam, celles d’un Sartre ou d’un Foucault, se sont tues. Pas de jeunes manifestants comme lors de l’invasion de l’Irak pour crier : « non, à la guerre ». Les français musulmans qui sentent de façon sourde que ce sont toujours leurs frères en religion qui sont visés et tués par la France et que les Palestiniens qui devraient être défendus en priorité sont voués à l’abandon n’osent plus descendre dans la rue depuis qu’on leur a interdit la manifestation en 2012. Sans cesse houspillés par des laïcs qui veulent interdire leurs prières, réglementer leurs vêtements, surveiller leur nourriture et qui viennent les provoquer avec « saucisson et pinard », ils restent l’objet de contrôles sélectifs de la part de la police. Comment ne se sentiraient-ils pas encore plus menacés que chacun de nous par ce glissement vers un état d’exception semblable à celui dans lequel a vécu l’Amérique de Georges W.Bush ?

On a vu le flou dont se nimbait l’expression de « guerre antiterroriste ». Voilà qu’on a maintenant des « lois antiterroristes » qui, derrière le vague d’un mot, risquent d’atteindre quiconque et d’en faire un citoyen d’exception. L’article 20 du projet de loi relatif à la programmation militaire accorde aux « agents d’état habilités ainsi qu’aux services de police et de gendarmerie, le droit de collecter les données personnelles des citoyens jugés potentiellement « ennemis d’état » ». Les gardes à vue déjà portées à 72 heures quand il y a suspicion de terrorisme, ont pu être portées l’année dernière à Marseille à cinq jours en utilisant une loi de 2006, et on parle de les prolonger à six jours et même au-delà.

A la traque de la délinquance, de la violence crapuleuse se substitue une traque politique qui pénètre jusqu’aux médias. Ceux qui dénoncent fermement la guerre, révèlent ce qu’ils peuvent connaître de sa réalité sur le terrain et qui disent comme ici au service de qui elle se mène ne sont jamais invités à la télévision qu’aux heures tardives. Pire, les rares émissions où règne encore un peu de l’antique liberté française, les héritières du « Droit de réponse » de Michel Polac sont menacées. Bruno Roger Petit qui depuis quelque temps joue les commissaires politiques de la pensée au Nouvel Observateur appelle à la suppression de l ‘émission de Frédéric Taddéi : « Ce soir (ou jamais!) ». Dans ce même hebdomadaire de l’hollandisme triomphant, Daniel Schneidermann qui sait faire preuve d’ouverture d’esprit dans son émission : « Arrêt sur image » est considéré comme suspect. Bref, contre ceux qui murmurent, on entend hurler le « silence dans les rangs ! » de la France guerrière.

C’est dans ce contexte-là qu’a éclaté comme une bombe l’affaire de la quenelle. Voilà qu’une spécialité culinaire lyonnaise à forme de saucisse utilisée par un humoriste sur un mode grivois et persifleur mobilise journalistes enrégimentés, ministres, préfets et policiers aussi fortement qu’une meurtrière machine infernale ! Le geste de l’amuseur gaulois, vaguement apparenté au bras d’honneur, devient un geste raciste, provocateur de haine . Quelque sombre crétin y voit même un « salut nazi inversé ». L’expression fait florès et les « quenelliers » que l’on voit se glisser sur les écrans de télévision ou sur les clichés du net ne sont pas loin d’apparaître sous les plumes dévouées au pouvoir comme des suppôts de la bête immonde. L’impertinence n’est jamais totale et si l’on se penche un peu sur cette désignation saugrenue on pourrait bien y voir une signification intéressante et qui ne va pas du tout dans le sens de ceux qui l’ont dès l’abord utilisée.

Un « salut nazi inversé » ce serait un geste qui signifie précisément l’inverse de ce que proclame le salut nazi. Un salut nazi inversé ce serait celui qu’auraient eu par exemple entre 39 et 45 les Allemands qui ne supportaient pas leur régime, un régime ne vivant que pour la guerre, la traque des opposants, un régime interdisant toute expression autre que la sienne et voyant dans tout contradicteur un terroriste…

Parler à propos de la quenelle d’un geste antisioniste, cela est quand même plus directement juste vue la personnalité de son initiateur, membre du Parti Anti Sioniste. Mais alors, j’y reviendrai, cela en fait un geste politique pas plus répréhensible qu’un autre. Seulement, je ne crois pas que la quenelle soit d’abord un geste antisioniste. Je ne crois pas qu’elle soit d’abord un geste politique. Je crois que la quenelle est d’abord un geste de défoulement et de libération, un geste que l’on fait quand on ressent une réalité insupportable et que les mots qui pourraient l’exprimer ne viennent pas ou sont interdits. Ce n’est pas un hasard si beaucoup de pratiquants du geste incriminé sont des militaires, c’est à dire ceux auxquels on impose d’obéir sans moufter, de voir sans témoigner de ce qu’ils ont vu, en Afghanistan par exemple, en même temps qu’on les fait combattre non pour la défense de leur patrie mais pour les intérêts de pays étrangers. Pour leurs intérêts et même sous leurs ordres.

Geste plus rude, certes, plus grossier aussi, la quenelle est dans la tradition gavrochesque du pied-de-nez majuscule, celui qu’on adresse aux puissants qui ne connaissent que les rapports de force, la répression policière ou guerrière et qui ne tolèrent pas la remise en cause. Qu’elle ait pu prendre une signification plus spécialement antisioniste c’est un fait mais c’est un fait aussi qu’elle ne fait que refléter à l’envers l’allégeance envers le sionisme de l’actuel pouvoir. Sans doute le signe le plus éclatant en a-t-il été donné le 9 novembre 2013 lorsqu’après des mois de pourparlers entre les Etats-Unis et l’Union européenne d’une part, l’Iran de l’autre, après que les Iraniens eurent choisi d’écarter l’intransigeant Ahmadinejad pour le modéré Rohani et quand un accord était imminent, Fabius se signalait en exigeant de nouvelles concessions de l’Iran au nom de la sécurité d’Israël. La visite de Hollande au belliqueux et colonialiste Netanyaou, sa quasi déclaration d’amour à l’Etat sioniste en sont encore une notable marque. Lorsque le même Hollande accueille devant le CRIF son ministre de l’intérieur de retour d’Algérie en lançant une plaisanterie blessante contre les Algériens, l’allégeance tourne à la provocation. Surtout lorsqu’on sait que Valls s’est déclaré l’indéfectible soutien d’Israël.

Quenelle antisioniste donc, et non sans raisons, mais antisioniste entre autres et en tout cas pas antisémite. Que ce geste ait pu être effectué devant des synagogues, devant des écoles juives ou devant des mémorials du génocide c’est un fait mais très marginal et qui ne dote pas plus la quenelle d’une dimension antisémite intrinsèque qu’il n’en doterait le bras d’honneur. On n’en finit pas, hélas ! d’expliquer à ceux qui ne veulent pas l’entendre qu’antisionisme et antisémitisme sont radicalement différents, que l’un est une attitude politique condamnant une idéologie politique et l’autre une attitude raciste, que beaucoup de non juifs sont sionistes et que beaucoup de juifs sont et parfois vigoureusement antisionistes.

Laissons plutôt la parole à l’écrivain juif américain Norman Finkelstein lorsqu’il dénonce l’exploitation que font les sionistes de l’holocauste et qu’il rend manifeste ainsi la pureté de son combat antisioniste : « Mon défunt père était à Auchswitz, ma défunte mère était dans le camp de concentration de Majderek. Chaque membre de ma famille des deux côtés paternel et maternel ont été exterminés. Mes deux parents étaient dans le soulèvement du ghetto de Varsovie. Et c’est précisément et exactement grâce aux leçons que mes parents nous ont enseignés à moi et à mes deux frères que je ne vais pas être silencieux quand Israël commet des crimes envers les Palestiniens et je trouve qu’il n’y a rien de plus dégueulasse que de profiter de la souffrance de mes parents et de leur supplice pour essayer de justifier la torture, la sauvagerie, la destruction de maisons qu’Israël commet chaque jour contre les Palestiniens. »

Expression de révolte contre une politique guerrière et anti-islamique, contre une soumission de la France aux intérêts américains, « européens » et israéliens, la quenelle traduit une parole manquante, un discours qu’on veut éradiquer, une volonté de faire taire que Valls s’emploie de plus en plus à mettre en œuvre partout n’hésitant pas par exemple à interdire à 5000 personnes l’accès d’une salle de spectacle de Nantes en les faisant entourer par des CRS. Tant que la France ne renoncera pas à une politique qui perpétue la guerre des civilisations, tant qu’elle n’essaiera pas de retrouver son indépendance et son rôle historique de championne de la paix, tant qu’on multipliera les procès d’intentions pour restreindre chaque jour à l’intérieur de ce pays le champ des libertés, la quenelle restera le geste de ceux qui n’ont que cela pour dire non.

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2 commentaires pour la quenelle et la France en guerre

  1. jean-michel plouchard dit :

    Le début de l’analyse est assez juste, Clément. Mais la suite… Primo, l’on n’impose rien aux militaires aujourd’hui, ils sont assez … pour s’imposer eux-mêmes. Et surtout cette quenelle n’a pas l’ombre d’une justification si ce n’est d’être un geste stupide, émanant d’un crétin, manipulé par de plus crétins (et fachos surtout) que lui, rien d’étonnant donc à ce qu’elle soit reprise par d’autres aussi ineptes. « Expression de révolte » ? dites-vous ! Et mon poing tendu alors !

    Mais bon chacun est libre de ses opinions.

  2. cestnabum dit :

    Clement

    Une analyse terrible, un constat qui me laisse sans voix.
    Bravo

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