La tempête qui tue (The Mortal Storm) – 1940 – Frank Borzage

Janvier 1933, dans les Alpes allemandes. Le professeur Victor Roth (Frank Morgan) est acclamé par ses élèves et ses collègues alors qu’il fête ses soixante ans à l’université de la petite ville allemande où il exerce. La soirée en famille est troublée par l’annonce à la radio de la nomination d’Adolf Hitler comme Chancelier. Le professeur et son épouse sont accablés par la nouvelle et désespérés de voir leur famille jusqu’ici unie se scinder en deux.  Très vite, la montée du fascisme va aussi briser les amitiés, puis le cours du professeur Roth est boycotté . Arrêté parce qu’il maintient ses théories sur l’égalité du sang, le professeur Roth est envoyé en camp de concentration.

The Mortal Storm est un film admirable,l’un des plus lucide et les plus réaliste dans un contexte historique immédiat. On y voit des livre brûlés,  la première représentation cinématographique d’un camp de concentration.

Cinéaste trop méconnu à qui on doit également le magnifique « Trois Camarades » , Frank Borzage nous offre ici la vision lucide et terrible d’une population basculant dans le fascisme. Mais, comme il est d’usage dans son cinéma, ce fond social, politique et historique est porté par cette forme mélodramatique et lyrique qui caractérise son cinéma depuis ses débuts dans le muet. Comme toujours chez Borzage, la grande histoire est vécue à hauteur d’homme, vécue à travers une histoire d’amour aussi belle que tragique.

Frank Borzage est un cinéaste qui, s’il a dénoncé les horreurs de la guerre et décrit les conditions misérables de la classe populaire, n’en reste pas moins assez apolitique. C’est pourtant lui, le chantre de l’amour fou, qui réalise avec The Mortal Storm l’un des premiers films à dénoncer le nazisme et à évoquer les exactions commises contre le peuple juif et ceux qui, en Allemagne, essayent de lutter contre la barbarie. La France et le Royaume Uni sont entrés en guerre mais Hollywood,à l’image de la position isolationniste des Etats-Unis, demeure toujours réticente à parler de ce qui se déroule en Europe et à condamner ouvertement les agissements du régime nazi. De plus les grands studios pensent que le public préfère un cinéma de pur divertissement et non des œuvres trop politiques ou engagés. Mais l’afflux d’artistes fuyant le nazisme vient changer la donne. Des comités antinazis se forment (la « Hollywood Anti-Nazi-League » pour l’industrie du cinéma) et le désir d’évoquer ce qui se passe de l’autre coté de l’Atlantique se fait de plus en plus pressant dans l’enceinte des studios.

On comprend à travers « The Mortal Storm » que l’harmonie de la famille (et plus largement celle d’une société en paix) repose sur un équilibre fragile. L’épouse du professeur Roth est issue de la bourgeoisie allemande, ce qui n’empêchait pas jusqu’ici ses deux fils issus d’un précédent mariage de considérer Freya comme leur sœur. Mais, tandis que la notion de pureté de la race gangrène le pays, leur différence d’origine remonte à la surface et les deux frères, se considérant comme de « purs aryens », ne voient plus de la même manière Freya qui est juive par son père. Borzage montre que la cohésion familiale, sociale, est quelque chose de fragile, un équilibre délicat que la moindre secousse peut mettre à mal.

Très vite, ceux qui vivaient en harmonie se jaugent, se jugent, s’affrontent et la petite société implose. Les chansons joyeuses entonnées qui résonnaient dans la ville cèdent la place à des hymnes patriotiques et guerriers, les amitiés se brisent, la maison familiale ouverte aux amis, si animée et vivante, se vide peu à peu et se transforme en un espace mort et froid qui est à l’image de la société allemande. A l’école, les élèves – à qui l’on a inculqué l’obéissance et la docilité – sont rapidement façonnés et deviennent de bons petits soldats de l’idéologie nazie. Le village se transforme en un tour de main, presque naturellement, les habitants ralliant la masse par ignorance, peur ou lâcheté.

Avec à ce film, MGM voit l’ensemble de sa production interdite de diffusion en Allemagne par décision du ministre de la Propagande Goebbels, interdiction qui s’étend très vite à l’ensemble des productions hollywoodiennes. En Europe, seule l’Angleterre sort le film et, même après-guerre, il ne sera distribué qu’avec parcimonie. L’heure est alors aux réjouissances et l’idée de replonger dans les origines du nazisme n’enchante guère les spectateurs. En France, c’est seulement en 1976 que le film est redécouvert grâce à Patrick Brion qui le programme dans le cadre de son Cinéma de Minuit.

Frank Borzage est parvenu à imposer sa marque et son style au studio, pour preuve ce Mortal Storm qu’il se réapproprie totalement. C’est pourtant son dernier grand film, le cinéaste se perdant à partir de 1940 dans des films de commande de plus en plus éloignés de ses préoccupations, de son univers.

The Mortal Storm (La tempête qui tue). Avec : Margaret Sullavan (Freya Roth), James Stewart (Martin Breitner), Robert Young (Fritz Marberg). 1h40.

A noter que c’est la quatrième et dernière fois que Margaret Sullavan et James Stewart se retrouvent ensemble à l’écran, et que c’est certainement leur plus beau duo avec le magnifique « The Shop Around the Corner » d’Ernst Lubitsch.

A propos du jeu !

Suite à la participation peu nombreuse de la dernière fois, j’ai besoin de votre avis pour savoir quand je dois l’organiser.

Voici 4 solutions .

1: Premiers indices (difficiles): Mardi soir, et la suite mercredi à partir de 17h30.

2: Premiers indices (difficiles): Mercredi soir, et la suite jeudi à partir de 17h30.

3: Premiers indices (difficiles): Jeudi soir , et la suite vendredi à partir de 17h30.

4: Le week-end prochain .

Merci et bon week-end à vous .

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6 commentaires pour La tempête qui tue (The Mortal Storm) – 1940 – Frank Borzage

  1. jean-michel plouchard dit :

    Je ne connaissais pas ce film Fatizo, mais avec d’autres, comme le Dictateur de Chaplin, il constitue une preuve que, bien avant 1940, beaucoup savaient ce qui se passait, contrairement à une opinion qui se répand de plus en plus – même s’ils ne connaissaient pas les détails de l’horreur qui se mettra vraiment en place à partir de 1941.

    Pour le jeu, je ne sais pas. Peut-être le faire débuter le mercredi ? Le dimanche, ils ne semble pas trop y avoir de visites, surtout en été.

    Bonne soirée à toi

    • fatizo dit :

      J’ai découvert ce film il y a 4 ou 5 ans sur TCM lors d’un cycle consacré à James Stewart.
      J’ai été surpris par la qualité et le propos du film , surtout lorsqu’on le replace dans son contexte .
      Il y eu beaucoup de grands films sur le sujet après la guerre, mais peu qui nous éclairaient sur la monstruosité du nazisme à son tout début .
      Bonne soirée JMP.

  2. Cestnabum dit :

    Fatizo

    J’ignorais tout de ce film et le temps me manque à la veille de mon départ pour réponde à la question. J’en suis navré.

    • fatizo dit :

      Il s’agit d’un film peu connu , mais qui nous fait comprendre que l’on savait bien plus que ce qu’on veut nous faire croire , même avant la guerre.
      Bonnes vacances Cnabum.

  3. nanoub dit :

    Bonjour Fatizo,

    Je n’avais jamais entendu parler de ce film.
    Qu’on ait su dès 1940 ce qui se passait en Allemagne de l’autre côté de l’Atlantique vient certainement de témoignages de fugitifs.
    La population française est, elle, restée dans l’ignorance de ce qui se passait jusqu’en 1942, date à laquelle beaucoup de Français rejoignent la Résistance.
    Faudra que j’essaie de voir ce film.
    Bises

    • fatizo dit :

      Bonsoir Nanou,
      Ce film est peu connu, je l’ai découvert il y a quelques années.
      J’ai été surpris à l’époque par sa force et sa qualité, vu qu’il ne figure pas parmi les oeuvres majeures du cinéma .
      On se rend compte avec ce film ou avec « le dictateur » de Chaplin (1941) que l’on savait déjà beaucoup de choses sur l’allemagne nazie et sa folie bien avant la fin de la guerre.
      Bises et bonne soirée à toi .

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